La dilution des corps

1. rue ; ext. nuit – Ben.

 

Ben tourne lentement la tête, effrayé, ses yeux deviennent humides.

Il cherche autour de lui puis regarde droit devant.

Il a un petit rire qui lui tord la bouche.

Une main gantée surgissant soudainement par derrière, à sa droite, lui enserre le bas du visage. Puis une autre main (gantée également) applique contre sa bouche et ses narines une gaze épaisse.

Le poing gauche de Ben s’ouvre discrètement et laisse échapper une clé qui glisse le long de son pardessus et file en suivant le pli impeccable de son pantalon de laine grise pour échouer dans la fange molle du caniveau, au-delà des pieds luxueusement  chaussés qui l’environnent.

C’est la clé d’une consigne.

Ben chancelant, est soutenu et entraîné péniblement par ses ravisseurs.

Ils disparaissent derrière une haute palissade rouge et blanche.

 

 

2. rue, caniveau ;  ext. nuit

 

Le liquide poisseux nous entraîne en un mouvement irrégulier le long des trottoirs et des ruelles.

Les pieds de quelques passants noctambules frôlent l’eau trouble ou passent nonchalants ou pressés de l’autre côté de cette barrière  fluide et sale.

Une bouche d’égout béante avale ce qui semble s’être métamorphosé en un torrent rugissant.

Des éclaboussures brillantes ponctuent la profondeur de l’obscurité.

 

 

GENERIQUE

 

 

3. ville ; ext. nuit / fondu enchaîné – Ben, Judith (off), Francesco (off)

 

Les lumières scintillantes de la ville se confondent un instant avec les derniers reflets du flot boueux.

On aperçoit de plus en plus loin et en vue plongeante Ben battu par ses ravisseurs qui s’acharnent méthodiquement sur lui, de l’autre côté de la palissade.

Les bribes d’une dispute couvrent progressivement les bruits du liquide.

              Judith (off):

- Pauvre con! Je te fais mal, tu dis rien, tu dis jamais rien. Maintenant, il est tard, il faut que je parte, je travaille.

 

 

 

 

4. appartement Francesco (entrée) ; int. ext. nuit – Judith, Francesco

 

La vision précédente de la ville coïncide avec la vue de la fenêtre de l’entrée à laquelle est adossé Francesco.

              Francesco:

- Tu me laisses seul, tu le rejoins, tu pars.

 

Judith lui fait face, habillée pour sortir, devant la porte.

 

              Judith:

- Tu sais ce que je fais, tu sais ce que je suis. Je ne te force pas à m’aimer.

 

Elle part en claquant la porte.

Francesco demeure un long instant les yeux cloués à la porte close.

Il est en bras de chemise, il s’attarde un moment dans la contemplation de ses poils qu’il arrache par petites touffes, faisant apparaître des rougeurs glabres.

 

 

5. ville ; ext. nuit /  surimpression, fondu enchaîné – Judith, Francesco,          Ben

 

À la porte, se superpose la palissade derrière laquelle les geignements de Ben, presqu’imperceptibles, s’élèvent doucement.

Judith longe la barrière de bois rouge et blanc à pas vifs: le clic clac de ses chaussures résonnent sec et fort jusqu’à ce qu’un chewing-gum épais se colle à sa semelle.

 

              Judith:

- Ah merde! C’est répugnant!

 

Elle enlève le plus gros avec un mouchoir en papier qu’elle jette d’un geste agacé.

Le mouchoir tombe à côté de la clé.

Elle le reprend pour ôter d’autres filaments de plastique fondu sans se préoccuper de la clé.

Ben l’observe d’un oeil vitreux par une fente de la palissade où sa tête écrasée sur le sol fait un angle incongru.

Le bruit des pas de Judith (un mélange de mat et cinglant et de mouillé visqueux) et le murmure de la ville achèvent de couvrir définitivement les plaintes de Ben qui finit par se taire.

Francesco la suit, il s’arrête et l’observe se perdre à un carrefour.

Il s’assoit au bord du trottoir et contemple ses pieds.

Il aperçoit la clé et la prend machinalement.

La porte s’estompe.

Francesco se relève, met la clé dans sa poche et part.

 

6. hôpital, couloir ; int. nuit – Judith, Alexandre, malades, personnel       hospitalier

 

Il y a le bruit des sirènes d’ambulance à l’extérieur, le roulement de chariot, le choc d’objets métalliques, le bourdonnement et les bips des appareils électriques.

Judith, en blouse blanche, traverse rapidement un couloir.

Elle pénètre et ressort successivement de plusieurs chambres.

Quelques hospitaliers la croisent, certains la saluent.
Elle est vive, sautillante et  joueuse, carnassière.

Des infirmières poussent des plateaux, d’autres des fauteuils roulants occupés ou vides.

De l’extrémité du couloir, un homme en blouse blanche avance vers elle et la saisit doucement par la taille.

              Alexandre:

- Judith… Ce que tu es belle!

 

              Judith:

- Non, non… devant tout le monde, comme ça?

 

Une porte est restée entrouverte et le corps de Judith se dessine à contre-jour.

Elle glisse une main le long de la blouse de l’homme, elle le caresse d’une manière presqu’obscène et le repousse tout à la fois.

Elle s’en écarte en riant tandis que surgit une équipe entourant une civière avec un blessé invisible sous les bandages de secours.

             

              infirmier:

- Docteur, on vous attend en salle d’opération, un type battu à mort ou          presque.

 

              Alexandre:

- Grave? Vous avez fait un scanner?

              infirmier:

- Des hématomes un peu partout, un oedème en voie de résorption au lobe           temporal, arcades sourcilières: les deux brisées, un probable éclatement de la   rate, une côte a sans doute perforé un poumon. À part ça, ça va.

 

              Alexandre:

- Des réjouissances en perspectives!

 

              Judith:

- On y va! J’adore le bricolage.

 

Judith et Alexandre lui emboîtent le pas.

 

 

7. appartement Francesco, chambre ; int. nuit – Francesco

 

Francesco est sur le lit défait, tout habillé, il a gardé ses chaussures.

Il fixe la fenêtre qui lui fait face et dans laquelle se reflètent quelques lumières électriques.

Il y a une chaise contre la fenêtre où sont posés quelques vêtements de Judith: une chemise de nuit, une paire de bas.

Il a les yeux grands ouverts, il ouvre et referme ses doigts, lentement: dans sa main, la clé dessine sur la paume des empreintes dentues.

Il murmure en fixant la chaise qui dessine une ombre anguleuse jusqu’au lit.

 

Francesco:

- Cette femme, c’est mon destin. C’est ma croix.

 

 

8. hôpital, salle de réveil ; int. nuit – Judith, Alexandre, Ben

 

Dans l’encadrement de la porte entrouverte, Alexandre enlace Judith. Il porte encore sa blouse, tachée ça et là, il n’a plus ses gants, Judith a gardé les siens et dessine l’empreinte de ses doigts sur le tissu blanc.

Leur étreinte est violente, ils s’embrassent goulûment.

              Alexandre:

- Ce que j’aime tes dents…

 

              Judith:

- Comme tu es puéril!

 

Judith mordille la lèvre d’Alexandre.

 

              Alexandre:

- Comme de petites perles…

 

Judith s’écarte soudainement en lui appliquant sa main gantée de latex rougeoyant à la face.

 

Judith:

- Traites-moi de mollusque pendant que tu y es! Ça suffit maintenant.

 

Elle entre dans la salle avec un petit rire et referme la porte.

Elle se penche sur le malade (Ben), rendu presque méconnaissable par les bandages qui ne laissent apparaître que ses yeux à l’humidité épaisse, et sa bouche mi-close d’où s’échappe un râle sifflant entrecoupé de rires.

Elle vient très près, elle se couche presque sur lui, comme fascinée, le râle se transforme en un murmure bourdonnant.

Elle est obligée de coller son oreille aux lèvres du mourant pour comprendre sa litanie. Ses seins s’écrasent sur la poitrine de l’homme.

Il sourit et la contemple en extase.

 

Ben:

- Des perles, ha, ha! Des perles… (et dans un murmure) Gare du Nord, le 7. Vous n’oublierez pas.

 

La porte s’entrebaille, une silhouette observe, un masque chirurgical dissimulant ses traits.

Ben mord l’oreille de Judith dans un dernier spasme et s’évanouit ainsi, les dents figées dans le lobe délicat. Judith émet un léger cri et ferme les yeux.

 

 

9. rue, fenêtre appartement Francesco ; ext. int. aube – Francesco,        Judith, Alexandre

 

De sa fenêtre, Francesco surveille la rue: une voiture se gare.

En sort Judith qui se penche à la fenêtre du conducteur.

Alexandre ouvre la portière et se redresse pour l’embrasser, elle rit en le repoussant puis lève les yeux vers Francesco, un sourire illumine ses traits, elle se retourne vers Alexandre et lui fait un long baiser et l’écarte en riant de plus belle.

À son tour, il observe la fenêtre de Francesco qui s’éclaire.

Il reste un moment immobile à côté de sa voiture, les yeux fixés vers la lumière, puis remonte dans le véhicule et part.

Le jour se lève.

 

 

10. appartement Francesco ; int. aube – Francesco, Judith

 

À travers la porte close, on perçoit des pas dans l’escalier, Francesco ouvre, Judith entre. Elle lui caresse la joue, doucement, en le fixant d’un regard vague et comme menaçant:

 

Judith:

- Ne me surveille plus Francesco, ça m’écoeure!

 

Elle va dans la chambre et tire le rideau de la fenêtre.

Francesco la suit lentement.

Elle pénètre dans la salle de bain dont elle allume la lumière, on entend l’eau couler.

Francesco demeure dans la chambre éclairée seulement par la salle de bain et les lueurs de la ville qui percent par intermittences.

Il se déshabille.

Il est nu, assis au bord du lit devant la fenêtre au rideau baissé.

Judith le rejoint.

Elle s’allonge sur le lit, nue, sur le ventre. Il se retourne et lui caresse le dos, très lentement, en remontant jusqu’à la nuque.

Il découvre ainsi l’oreille meurtrie.

 

Francesco:

- Qu’est-ce qui s’est passé? On t’a fait mal?

 

Judith:

- Est-ce qu’on peut me faire du mal?… Un patient, un type, il s’est fait tabassé pas très loin d’ici, il riait, il disait « Gare du Nord, le 7″, et il m’a mordu l’oreille, et il est retombé dans le coma. C’est bizarre la vie.

 

Francesco:

- Tu sais, Judith, je n’en peux plus.

 

Judith:

- Je n’ai jamais triché avec toi, c’est ma façon d’être, tu le savais depuis le début. Je ne supporte plus que tu me juges, que tu m’attendes, que tu restes muet, avec tes yeux si doux.

 

Francesco:

- Ça me fait mal, Judith, j’ai mal, je n’y peux rien.

 

Judith:

- Tu ne sais pas ce que c’est que la souffrance. Et moi? Tu crois que je ne souffre pas? J’en crèverai je crois.

 

Elle pleure silencieusement dans l’oreiller. Il boit ses larmes et l’enlace.

Elle se retourne et lui rend ses baisers, elle appuie ses doigts contre ses yeux tout en continuant à l’embrasser.

 

Judith:

- Tu es aveugle, tu ne sais rien. Je vais voir jusqu’à quel point tu es lâche, jusqu’où tu supportes ta souffrance.

 

Elle lui presse très fort ses pouces contre ses yeux, puis fait glisser ses mains le long de ses joues.
Francesco n’a pas bougé.

 

Francesco:

- Il y a plusieurs manières de souffrir. Plusieurs manières d’être lâche. Je suis lâche par toi, pour toi, parce que je t’aime, que j’ai peur de te perdre.

 

Judith:

- C’est moi ton bébé, toi, tu es plus fort, non, tu n’as pas le droit d’être si petit. J’ai besoin de force.

 

Elle lui plante ses ongles dans les joues et l’embrasse encore.

Il lui rend ses baisers.

Il fait jour, la lumière leur blesse les yeux.

 

 

11. hôpital, salle d’opération des urgences, « vestiaire », bureau,     couloirs ; int. nuit – Judith, Alexandre, infirmiers, malades

 

Alexandre opère, Judith est l’un de ses assistants.

Plusieurs interventions plus ou moins graves se succèdent, ponctués de commentaires médicaux sous les masques chirurgicaux, de quelques rires tristes:

- Oh la vilaine tumeur!

- Regarde, ça bouge tout seul!

- ah! ca sent le tabac! C’est l’amomocadic…

- Une catastrophe naturelle ce type.

- La greffe a bien tenu.
Bourdonnement électrique et crissement du scalpel dans la chair, bruits de déglutitions, d’aspirations, cliquètements métalliques des objets dans les plateaux, grincement des tables, froissements des draps.

Judith applique le masque chirurgical, permet l’enfilage des gants de latex, c’est elle qui éponge le front d’Alexandre, elle lui passe les outils chirurgicaux, règle certains instruments de contrôle.

Les opérations sont ponctuées des démarches administratives d’usage – les feuilles de soin sont transmises au secrétariat, on précise la chambre, le service, les médicaments, le suivi des patients.

Judith et Alexandre se retrouvent seuls, observent quelques instants de repos dans une petite salle où l’on prend du café, ils fument, se regardent en silence.

Alexandre pose une main sur la cuisse de Judith qui se crispe et renverse du café bouillant sur la main et sa peau.

Alexandre se lève, affolé.

Judith le regarde égarée et laisse le liquide couler sur sa cuisse.

 

Alexandre:

- Tu es folle.

 

Judith:

- Oui, je suis folle. J’espère que ça te fait aussi mal qu’à moi…Il y en a qui ont plus mal que ça.

 

Alexandre:

- Pourquoi tu veux faire mal?

 

Judith:

- Ça ne te plaît pas?

 

Alexandre:

- Peut-être.Tu choisiras un jour?

 

Judith:

- J’ai choisi. Je vais vivre avec toi, mais il me faut une dernière nuit avec Francesco, je l’aime aussi, je dois lui dire avant de partir. Il me fait pitié maintenant, je déteste ça.

 

Alexandre se penche et l’embrasse.

Elle se lève et s’écarte doucement.

Ils demeurent un instant immobiles à s’observer presqu’avec surprise.

Une infirmière entre dans la pièce.

 

infirmière:

- Judith, on vous demande.

 

L’infirmière se dirige vers la machine à café et l’active. Il y a un bruit de vapeur.

Judith se lève et sort, le café fait une large tache sous la blouse.

Quand elle est sortie, l’infirmière se tourne vers Alexandre:

 

infirmière:

- Cette femme, elle vous tuera Alexandre…

 

Alexandre:

- C’est agréable, mourir d’amour, vous savez.

 

L’infirmière lui caresse la nuque en se collant contre lui.

 

infirmière:

- Avec moi, c’était quand même plus simple.

 

Alexandre:

- Pourquoi faire simple?…

 

Un homme en blouse blanche suit des yeux Judith, par l’entrebaillement d’une porte. Il téléphone:

 

inconnu:

- Monsieur? Elle s’occupe de Ben.

 

 

12. bureau Albert ; int. nuit – Albert, employés, inconnu (off)

 

Albert est environné d’écrans informatiques et de téléphones.

Il connecte et déconnecte des lignes, tape des codes sur différents claviers, parle à plusieurs interlocuteurs à la fois.

On ne le voit qu’en silhouette sombre se découpant sur la brillance des écrans.

Les conversations sont brouillées, on ne les perçoit que par bribes: il répond brièvement à plusieurs interlocuteurs successivement. De temps en temps, il est secoué par un grand rire ou une quinte de toux rauque:

              Albert:

- Vendez 4000, achetez 350 UVM. Bien. Vous avez vu le type? Okay.Pour les    filles, voyez avec Liliane, il y a une petite boulotte qui va plaire à notre ami.             appelez le ministère pour le contrat Soudan, ils feront l’arrangement. Les         bureaux, vous prévenez la mairie, quelques hectares. Un nouvel arrivage dans         la semaine. Il faudra organiser une réunion, changez la cérémonie, travaillez      le sermon, oui, plus autoritaire, augmentez les doses, il faut que ça me fasse             rire, vous comprenez ça? C’est ma petite folie! Oui, oui. Du sexe, du sexe, du               sexe et de la méchanceté. Voilà ce que je veux! Et vous me virez le dernier             chef op.

 

Des visiteurs déposent des disquettes, remplacés par d’autres qui lui font signer des chèques.

On lui apporte en grand nombre des gateaux qu’il dévore en parlant.

Comme ils s’éloignent on découvre un bureau immense aux allures de ruche où la place d’Albert, tout au fond, est le centre stratégique de toute l’activité.

On entend la suite de la conversation avec l’inconnu de l’hôpital:

 

inconnu (off):

- Je crois qu’il lui a parlé. Il est dans le coma à présent.

 

Albert:

- Le coma, c’est commode! Débranchez-le. Quand à la doctoresse, il faudra l’emmener, j’aime bien l’odeur d’hôpital.

 

Il raccroche et reprend ses conversations d’affaires.

 

 

13. appartement de Francesco, chambre ; int. nuit – Francesco

 

Francesco ouvre les yeux.

Il est seul dans son lit défait, des empreintes de doigts marquent ses joues.

Il se redresse.

 

 

14. ville, rues, bars ; ext. nuit – Francesco

 

Francesco parcourt les rues à longues enjambées. On le voir sortir d’un bar, puis d’un autre, ponctuant ainsi sa déambulation hasardeuse de haltes de plus en plus longues.

On entend des bribes de discussion, des exclamations de buveurs éméchés, une voix avinée hurle:

 

voix:

- Le destin, mon cul!

 

Il arrive devant la Gare du Nord et fouillant dans sa poche en cherchant son briquet, fait tomber la clé avec un bruit énorme: elle porte le numéro 7.

15. Gare du Nord, consigne ; int. nuit – Francesco

 

Francesco ouvre la consigne numéro 7.

Il y a une clé à l’intérieur, il la contemple un instant, la prend en riant et part.

 

 

16. appartement Francesco, chambre / fondus enchaînés successifs ;          int. aube – Francesco, Judith

 

Judith et Francesco sont au lit.

Ils sont côte à côte ou enchevêtrés l’un l’autre, on ne voit que leur visage, le mouvement soyeux des cheveux de Judith, la bouche fermée de Francesco, ou quand il se mord la lèvre et presse ses yeux contre le drap ou l’épaule de Judith.

Elle a les yeux vagues, parfois mouillés, ses traits sont hagards.

Parfois on a l’impression qu’elle se noie et que lui s’étouffe, on ne l’entend pas, c’est comme un sommeil agité, un cauchemar.

Il n’y a pas de synchronisation entre ce qu’on voit et ce qu’on entend.

Il y a les bruits de draps et de respirations, le crissement soyeux des cheveux, des peaux qui se collent, des baisers humides, de la chair.

 

Judith:

- Oui, je t’aime, c’est pour ça que tu m’énerves, tu m’exaspères. Tu prends tellement sur toi.

 

Francesco:

- Je ne sais plus t’aimer, je t’aime avec une douleur affreuse, comment c’est arrivé? Tu ne veux pas choisir, tu me laisses au bord de ton amour.

 

Judith:

- J’en ai marre de cette mauvaise conscience que tu veux me faire porter, si, si avec tes silences, juste le regard, oui, j’ai d’autres désirs. Mais tu es tellement là, tu m’envahis, j’étouffe.

 

Francesco:

- Tu ne me laisses pas le choix, je le sens jusque dans tes baisers, j’essaie d’effacer ses traces, je suis impuissant à t’aimer autrement que totalement, que dans la souffrance.

 

Judith:

- Alexandre, arrête de parler d’Alexandre, c’est comme si tu remplissais les vides avec lui, avec ta douleur, pour moi aussi c’est douloureux. Tout est tellement creux.

 

Francesco:

- Tu l’apprivoises ta douleur, tu t’en sers contre moi pour que je t’aime encore plus, tu es terrible, tu me mets à nu.

Judith:

- Je ne supporte plus que tu me juges.

 

Francesco:

-Tu ne m’aimes plus ?

 

Judith:

- Je t’aime, oui, je t’aime, ce serait plus facile sinon. Mais ton désir est si simple. J’attends, ou plutôt j’espérais d’autres choses, ces habitudes poisseuses, ces caresses molles.

 

Francesco:

- Plus tu me fais mal et plus je t’aime. C’est comme ça, je n’arrive plus à vivre autrement que par toi. Je ne suis plus rien.

 

Judith:

- Tu n’es rien, tu ne fais plus rien, tu as fini par me perdre, oui  je me perdrai avec toi.

 

Francesco pleure doucement.

 

Judith:

- Mais pourquoi tu es si mou, si lâche.

 

Elle l’embrasse tendrement.

Judith:

- Je m’en vais, oui, je m’en vais Francesco.

 

 

17. bar ; int. jour – Francesco, Romain

 

Francesco et Romain sont attablés face à face près de la vitre donnant sur la rue.

Francesco sirote un pastis en parlant.

De nombreux verres vides tracent des auréoles luisantes sur la surface sombre de la table.

Romain remue un café froid sans jamais le porter à ses lèvres.

Francesco est hagard, un peu saoûl. Il parle très doucement, d’un ton monocorde.

 

Francesco:

- Cette fois-ci elle va partir. Je ne sais pas comment je vais pouvoir tenir.

 

Romain:

- De toute façon ça ne pouvait plus durer. Il est temps que tu t’occupes de toi, Francesco. Cette femme te tue à petit feu. Tu es devenu si faible.

 

 

Francesco:

- Mais elle m’aime, c’est ça que tu ne comprends pas.

 

Romain:

- Non, ou plutôt, ce n’est pas ça, c’est cette façon que vous avez de vous aimer… C’est comment tu t’es détruit, petit à petit. Tu t’es vidé Francesco. C’est comme si tu avais débordé… Tu vois ce que je veux dire?

             

Francesco:

- Je suis vide depuis si longtemps déjà. Je vivais sur des cendres avant Judith.

 

Romain:

- Avec Judith, tu t’es effacé, tu finis par t’oublier complètement.

 

Francesco:

- Avec Judith, c’est mon histoire qui m’a quittée, je suis en dehors de l’histoire…

 

Romain:

- Au contraire, c’est ton histoire qui te reprend. avant tu luttais.

 

Francesco:

- Je suis devenu lâche, je sais…

 

Romain:

- Ça te ferait du bien de travailler à nouveau. Ce serait le moment, non? C’est pour le consortium du Nord, on avait travaillé pour eux, ils bouleversent leur stratégie d’exportation, c’est curieux. Il y a une place pour toi si tu veux.

 

Francesco:

- Je suis trop vide. Je n’arrive plus à penser.

 

Une famille entre dans le café, un homme d’une cinquantaine d’années, sa femme, à la beauté mûre, et leurs deux enfants, le plus âgé, très laid, et le plus jeune très mignon.

La femme salue Romain d’un grand sourire, puis rejoint son mari et ses enfants au fond de la salle.

 

Romain:

- Une amie, elle s’est remariée après la naissance de son premier fils avec ce veuf, très riche, je crois qu’elle est heureuse maintenant. Tout peut recommencer tu vois. Ils ont eu un garçon, le petit avec le doigt dans le nez.

 

Francesco:

- Il est beau. Ce qu’on appelle faire du mieux avec du veuf. Il faudrait que j’enterre mon amour, j’ai besoin de porter ce deuil.

 

Il sort de sa poche la clé de la consigne et la pose sur la table.

Francesco:

- C’est la clé d’un coffre ?

         

Romain:

- C’est drôle, on dirait une clé d’un coffre du Crédit Nordique quand on y travaillait? ca fait un bail.

 

Francesco éclate d’un rire triste.

 

Francesco:

- C’est ce que je pensais. Il va falloir que je m’habille. Ça va m’occuper. Je fais semblant de travailler, c’est un bon début, ça devrait te faire plaisir.

 

Romain:

- Non, tu es trop triste.

 

 

18. cimetière ; ext. jour – Francesco,

 

Francesco est seul devant une tombe en cours d’achèvement, une fosse ouverte où la terre ruisselle encore.

Il ramasse quelques poignées à ses pieds et les jette dans le trou, rageusement.

Il reste un moment au bord du gouffre puis se retourne et se réfugie contre un arbre.

Il se passe la main sur le visage qui devient noir avec la boue.

 

 

19. bureau Albert ; int. nuit – Albert

 

Il règne toujours la même agitation.

Albert grimace au téléphone.

On le découvre enfin, il est défiguré par une gigantesque cicatrice en V qui lui barre le visage.

Il parle la bouche pleine, devant lui de nombreuses assiettes emplies de fragments de gateaux variés se mêlent à divers documents.

 

Albert:

- Maintenant.

 

 

20. banque, salle des coffres ; int. jour – Francesco, employés banque

 

Francesco, guidé par un employé, passe devant les guichets.

On chuchote dans son dos.

 

employé 1:

- Oui, oui, il était là, il y a trois ans, puis il a tout plaqué, il a disparu comme ça, c’est Vinneberg qui le remplace, il est plus causant quand même.

employé 2:

- Des fois, moi aussi, j’aimerais bien tout plaquer, me laisser aller, à la dérive, dormir…

 

Il pénètre dans la salle des coffres.

L’employé attend à côté de la porte tandis que Francesco ouvre un coffre et en extirpe la grosse enveloppe jaune qui l’occupait.

Il referme le coffre et part l’enveloppe sous le bras.

 

 

21. hôpital, salle des brûlés ; int. nuit – Judith, un inconnu

 

Judith se penche sur le corps inanimé et bandé de Ben. L’appareillage qui l’environne est muet, les lignes sont plates: encéphalogramme, coeur, tension… Judith devient fébrile, elle constate le débranchement de certains conduits, elle murmure pour elle, affolée:

 

Judith:

- Il vivait, il vivait…

 

Au-delà des bandages, l’oeil vitreux, humide encore la contemple immobile.

Elle se retourne soudain.

Une main gantée lui applique un linge sur la bouche et les narines.

Judith fixe effarée le doux visage d’un inconnu au tendre sourire avant de perdre conscience.

L’homme la saisit par la taille et les cuisses et très précautionneusement, presqu’amoureusement, l’installe à côté du corps sans vie de Ben.

Il les recouvre d’un drap d’hôpital et poussant le lit, sort de la salle.

 

 

22. appartement Francesco, salle de bain ; int. nuit – Francesco

 

Francesco se lave les mains tout en observant les photos issues de l’enveloppe jaune sur le rebord du lavabo.

Elles sont coincées entre le mur et le rebord du miroir, au dessus du reflet de Francesco.

Ce sont des représentations brutales, presque cliniques, parcellaires, d’hommes et de femmes exposant tantôt sur leur dos, leurs bras, leurs jambes, des tatouages qui semblent abstraits: des signes obscurs, des bribes d’idéogrammes abscons.

Sur l’une des photos, une jeune femme sourit en présentant la paume de sa main ornée d’un signe. C’est le seul portrait. Elle est très belle.

Francesco s’absorbe dans ce visage de papier puis glisse son regard jusqu’à la main.

Il pose le savon sur l’enveloppe et se déchausse le pied droit, puis enlève sa chaussette, en équilibre instable. Il prend appui plusieurs fois sur le rebord du lavabo et fait tomber le savon au sol.

Il se tord le pied à deux mains pour en observer l’envers: un signe similaire à celui de la jeune femme souriante y est tracé.

Il fixe alternativement la belle rieuse et son pied, en sautillant maladroitement sur place. Il est fasciné par le beau visage.

Son pied gauche rencontre le savon et glisse avec lui , entraînant Francesco dans une chute qui l’écrase contre le lavabo, faisant vibrer le miroir et disparaître derrière, les photos.

Francesco git inanimé au sol, le front ouvert, une petite mare de sang s’amplifie sur le carrelage blanc tandis que le robinet débite une eau rugissante.

On entend la porte s’ouvrir.

 

 

23.  hôpital, rues ; ext. nuit – Alexandre, hospitaliers, passants

 

Alexandre attend à l’entrée de l’hôpital.

Il est  fébrile et fume une cigarette qu’il mordille avec rage.

Il regarde en tout sens et consulte sa montre.

Des gens passent et le saluent, certains un peu moqueurs: il croit percevoir des rires et des pas.

Il est bientôt seul.

Il jette son mégot après avoir consulté sa montre une dernière fois.

Il part.

Il traverse la ville à grands pas, bousculant les rares passants, traversant les rues sans regarder, se faisant injurier, klaxonner par quelques voitures.

Il est livide.

On entend le bruit de son coeur au dessus de la rumeur de la ville.

Bientôt il passe devant la barrière rouge et blanche et regarde la fenêtre allumée chez Francesco.

Il s’engouffre dans l’immeuble.

 

 

24.  appartement Francesco ; int. nuit – Alexandre, Francesco, trois       inconnus

 

La porte est encore entrouverte, il y a des traces d’effraction.

Alexandre pénètre en trombe dans l’appartement. Il est à bout de souffle. Il se précipite vers la lumière qui perce par la porte mi-close de la chambre.

Sitôt franchi le seuil, il est baillonné, ceinturé, menotté. On le force à s’assoir sur une chaise. L’opération s’effectue dans un silence quasi-religieux, avec beaucoup d’élégance, comme une chorégraphie muette. Il y a juste un bruit d’eau.
Deux inconnus cagoulés dont on perçoit la respiration sereine sous le tissu lainé l’observent, immobiles et debout devant lui.

Francesco est au milieu de la pièce, à demi-inconscient, allongé à terre, il marmonne un vague chant le regard voilé, fixant le plafond. Son pied droit est nu, il tient encore la chaussette dans sa main gauche.

Une faible traînée de sang, encore luisante, court de son crâne jusqu’à la salle de bain, où le grondement d’un robinet se fait entendre.

Un troisième homme, cagoulé également, sort de la salle d’eau en sifflotant et répand le contenu d’un seau, délayant le sang au sol, puis jette une serviette pour sécher le tout.

Il se fige devant Alexandre et sort de son veston une grande photographie: Judith, au premier plan est baillonnée et ligotée savamment sur un fauteuil de dentiste, derrière elle une dizaine d’individus cagoulés brandissent de longues épingles. Ils se tiennent devant de grands rideaux où se dessinent l’ombre de projecteurs.

 

 

25.  hangar ; int. nuit – Judith, Albert (cagoulé), techniciens

 

Un projecteur innonde de lumière et de chaleur Judith, jambes et bras ligotés, placée à l’envers sur un vieux fauteuil de dentiste. Elle transpire et respire avec difficulté sous un baillon de gaze. Des silhouettes évoluent derrière elle, dans une obscurité grinçante – il y a des raclements, des cinglements, des ordres brefs (« stop! encore un petit peu… allège le 4! du spoun, met du spoun »).

Albert, la face dissimulée par une cagoule opaque, sort de l’ombre et passe dans son dos.

Sa voix est déformée par le tissu. Il donne des indications de mise en scène en découpant le chemisier de Judith, frémissante, avec de petits ciseaux à ongles.

 

Albert:

- La deuxième caméra sur mes gros doigts, là! La première, tu suis son regard.

 

Judith se tord le cou, égarée, pour tenter de voir ce qui se passe derrière elle.

 

Albert:

- Ah! très bien! Elle frissonne, c’est joli! Elargis un peu au rythme de la déchirure! Ça me plaît! Vous avez une peau si fine! Et toute humide et chaude! C’est froid les ciseaux n’est-ce pas?

 

Dans l’ombre, une équipe de cinéma (dont les membres sont tous cagoulés) suit les instructions d’Albert: on oriente des projecteurs, on place des filtres, on branche des câbles, on opère de petits travellings.

 

Albert:

- Le livre! Bordel! Vous me donnez le livre!

 

On lui apporte un livre.

Albert se place aux côtés de Judith qui sanglote silencieusement à présent.

Il ouvre le livre et dirige le regard de Judith en la tenant de l’autre main par la nuque.
              Albert:

- Regarde!

 

Il y a des séries de chiffres et de lettres, de pages en pages, incompréhensibles. Il caresse le dos dénudé de Judith en murmurant tendrement:

Albert:

- Regarde, douce et fragile, tu es bonne tu sais.

 

Il se tourne vers la caméra:

 

Albert:

- C’est à eux! Allez-y nom de Dieu!

 

Un rang de figurants cagoulés surgit derrière lui, d’un grand rideau pourpre, en brandissant de longues épingles.

Judith se tourne vers Albert, comme fascinée.

 

Albert:

- Ça va être beau…

 

Il enlève sa cagoule. On peut observer plus précisément sa cicatrice: une trace de coup de feu lui dessine comme un V du menton jusqu’en haut du front.

D’une main il se saisit d’une pince et enfourne l’autre dans la bouche de Judith qui écarquille les yeux en même temps que sa bouche est « forcée ».

 

Albert:

- Une petite perle…

 

 

26.  appartement Francesco ; int. nuit – Alexandre, Francesco, trois       inconnus

 

Un des trois inconnus cagoulés s’abaisse et met un doigt dans la bouche d’Alexandre, toujours menotté et assis, mais sans baillon.

Au pied d’Alexandre, Francesco geint et chantonne en secouant de temps à autre sa chaussette.

 

inconnu 1:

- Tu ne sais peut-être rien, mais lui, il sait. Judith, elle a un grain de beauté ici. Elle dit qu’elle ne sait pas ; alors, c’est lui. Nous, on a du mal à savoir, on n’est pas de la faculté et lui n’a plus ses facultés. Toi si.

 

Il lui presse l’intérieur de la cuisse.

Les autres ravisseurs s’esclaffent discrètement, d’un air entendu: « quel farceur! », « il n’en rate pas une »…

 

inconnu 1:

- Voilà. Il faut que tu saches. Avant qu’elle n’ait plus de dents. Trente-deux jours à peine. Tu cherches une clé, des photos.

 

Il se redresse et part, suivi par ses deux comparses.

Le troisième s’attarde, caresse l’épaule d’Alexandre.

inconnu 3:

- Bon courage!

 

Il lui enlève les menottes et disparaît également.

 

 

27.  rues, immeuble de Francesco ; ext. nuit / petit jour – les trois   inconnus, deux policiers en civil

 

Deux hommes dans une voiture garée devant l’immeuble de Francesco, observent le départ des trois inconnus (qui portent toujours leur cagoule), puis l’arrivée en trombe d’une ambulance.

Les inconnus disparaissent derrière la palissade.

Un des policiers appelle par radio:

 

policier Jacques:

- Il s’est passé des choses. Une ambulance arrive.

 

radio:

- Surtout, vous ne lâchez pas le docteur.

 

 

28.  hôpital – chambre ; int. nuit – Alexandre, Francesco, hôspitaliers

 

Francesco est dans un lit.

Alexandre est à ses côtés: il contemple à la lueur du plafonnier une série de radiographies et de scanners qu’un radiologue commente sur le pas de la porte. Des infirmières vont et viennent durant la conversation

 

radiologue:

- Une constitution solide, pas de fracture, l’oedème est déjà résorbé. Il est conscient, il comprend, on a fait des tests ce matin. Mais il est toujours amnésique. Il faudrait lui faire travailler sa mémoire. C’est difficile: d’après le dossier, orphelin, famille d’adoption disparue, pas de relations connues…

 

Alexandre:

- Je le connais. Je prends son dossier à ma charge.

 

Il se tourne vers une infirmière qui prend note.

 

Alexandre:

- Vous mettrez mon nom pour l’administratif. Okay?

 

 

 

29.  hangar, chambre ; int. aube – Judith, Albert

 

Judith est couchée dans le fauteuil de dentiste, au centre d’une pièce tendue de rideaux rouges à travers lesquels se devine une activité cinématographique (lueurs fugitives des projecteurs qu’on allume et éteint, roulements de travellings, ordres techniques laconiques) du même ordre que dans la scène précédente (24).

Ses poignets sont menottés aux accoudoirs, ses chevilles au repose-pied.

À côté du fauteuil, il y a un haut tabouret métallique.

Albert surgit derrière elle, faisant jaillir un étroit rai de lumière du rideau qu’il écarte.

Il pose un plateau avec une seringue et une pince sur le tabouret.
Judith roule des yeux affolés, elle est baillonnée d’un léger gaze.

Albert, toujours derrière elle, lui caresse la gorge.

 

Albert:

- Maintenant, la douleur te sera douce…

 

Il se place devant elle et s’agenouille.

Il lui embrasse la saignée du bras avec tendresse puis lui injecte la piqûre.

Il se redresse et prend la pince.

Il la lui enfourne dans la bouche en étirant le baillon.

 

Albert:

- Ma petite fille, une perle.

 

 

30.  appartement Francesco ; int. jour – Alexandre, Francesco

 

Francesco est dans son lit.

Sur une chaise, à ses côtés et face à la fenêtre, Alexandre le fixe anxieux en triturant une petite boîte d’allumettes qui émet des sons secs quand il la remue. Chaque bruit issu de la boîte lui arrache une grimace douloureuse.

En sourdine, une radio ou un pick-up diffuse « avec le temps » de Léo Ferré.

Francesco regarde droit devant lui, l’air buté.

Alexandre lui tend des photos qu’il extirpe une à une d’une boîte posée sur ses genoux.

 

Francesco:

- Tu m’emmerdes Alexandre! Je ne sais pas, je ne sais pas…

 

              Alexandre:

- C’est quand même étrange, tu sacrifies ta vie pour une femme, un petit choc et hop! tout s’efface… Elle s’appelle Judith, regarde, c’est elle en haut des marches, on finissait l’internat (c’était avant qu’elle te rencontre), elle n’a pas beaucoup changé, elle avait les cheveux plus courts. Là, c’était il y a à peine deux mois, un week-end à Smirne au Maroc, cette cambrure, ce velouté de la peau avec ces ombres troublantes, ça ne te dit plus rien, tu n’as plus de sexe, ce n’est pas vrai! Je deviens fou. Regarde, elle a des grains de beauté en étoiles dans le dos, tu sais, je suis tombé amoureux de sa peau, j’aime ses granulations obscures, je te montrerai ma collection plus tard… Son visage, son sourire, cette cruauté du regard, ça ne te dit vraiment rien…

 

Les photos exhibent Judith telle que la décrit Alexandre, il y a une série de très gros plans avec les grains de beauté, la granulosité de la peau, des sourires de Judith, cruels, certains regards étranges…

 

Alexandre:

- Judith, une clé, des photos…

 

Francesco:

- Ça ne me dit rien. Je ne me souviens même pas de moi, alors…

 

Alexandre:

- On va reprendre plus loin, à l’enfance. Mais avant, je vais te raconter ta vie, telle que Judith me l’a décrite.

 

Il ouvre la boîte: à l’intérieur, quelques dents accrochent les reflets du jour.

Il se lève et regarde la rue par la fenêtre: une voiture est garée devant l’immeuble, un homme à côté du conducteur le fixe avec des jumelles, en faisant des signes.

 

 

31.  rue immeuble Francesco, rues ; ext. jour – deux policiers (en civil)

 

Le policier aux jumelles masse d’une main la nuque du conducteur.

Le conducteur grimace de plaisir et de douleur, en poussant de légers soupirs.

 

policier Jacques:

- Ça y est! Il nous a vu! C’est pas trop tôt…

 

policier Joseph:

- Oui, c’est bon là, un peu plus bas peut-être… C’est pas mal…

 

policier Jacques:

- Comme ça? Bon, je l’appelle.

 

Il compose de sa main libre un numéro sur le téléphone de voiture.

 

policier Joseph:

- Attention là! Plus à gauche, plus à gauche et plus bas…

 

policier Jacques:

- Allo docteur? C’est la police!  Oui, oui, ce n’est pas facile de communiquer tout en restant dans l’ombre…

 

policier Joseph:

- Je démarre, je supporte plus cette douleur. Ah!

 

La voiture file aux hasard des rues et des sens uniques.

Le conducteur place un gyrophare sur le toit et fonce soudainement, brûlant les feux rouges, prenant les voies piétonnes, les sens interdits, sirène hurlante.

Il geint faiblement en accélérant continuellement.

L’autre policier ne cesse de lui masser la nuque de plus en plus vigoureusement tout en parlant dans le combiné.

 

policier Jacques:

- C’est dur, oui, il ne faut pas faire la moindre erreur… C’est pour ça qu’on est discret… Il faudra tout nous dire docteur, pour votre sécurité, celle de votre ami et pour votre femme… Non, vous croyez en l’ordre. C’est dangereux, c’est très dangereux pour tout le monde… On vous recontacte docteur… On fait notre possible. À bientôt.

 

La ville défile en accéléré, au rythme du moteur.

 

 

32.  hôpital, couloirs ; int. nuit – Alexandre, inconnu

 

Une sirène d’ambulance émet un long hululement qui se propage de couloirs en couloirs, de plus en plus déformé, comme étiré.

Alexandre sort d’une chambre. Il marche mécaniquement en longeant les murs. Une main surgissant d’une porte soudain entrouverte l’attrape vigoureusement par le col.

Il se retrouve collé dans une encoignure sombre. Un inconnu dont les yeux lui sont cachés s’adresse à lui avec un sourire éblouissant, aux dents scintillantes:

 

inconnu:

- Toujours rien docteur?

 

Alexandre baisse la tête et fait un signe de dénégation.
L’inconnu lui glisse entre les mains une enveloppe et disparaît.

Alexandre ouvre l’enveloppe: à l’intérieur, une canine aux reflets nacrés.

Il prend la petite boîte d’allumettes dans la poche de sa blouse, l’ouvre et y immisce la nouvelle dent.

Il referme la boîte et la secoue: un grand nombre de jours se sont écoulés.

On l’appelle du couloir:

 

une infirmière (off):

- Alexandre! Alexandre! C’est l’heure!

 

 

 

 

 

33.  hôpital, salle de réveil ; int. nuit – Alexandre, hospitaliers, malades

 

Alexandre passe ses malades en revue.

Une infirmière prend note de ses diverse prescriptions.

Il consulte des diagrammes affichés aux murs, les diverses indications que transmettent les machines.

 

Alexandre:

- Pour monsieur Riedel: 3 milligrammes d’hexatriomme. Il a mal supporté le dernier neuroleptique, on va passer à autre chose comme ça… Madame Vagel… Mmh, pas grand chose à dire… Elle vit sa mort…

 

Il s’approche du pied d’un malade, qui dépasse incongrûment du lit: un tatouage y a été dessiné, minuscule.

Alexandre se tourne vers l’infirmière.

Alexandre:

- Vous aviez remarqué ce signe?

 

infirmière:

- J’ai pas que ça à faire, vous savez.

 

Alexandre:

- C’est bon, c’est bon…

 

L’infirmière sort de la salle.

Alexandre prend un carnet dans sa poche et y reporte soigneusement le signe du pied, il passe à un autre patient.

Il a l’air très excité, très enthousiaste.

 

Alexandre (pour lui):

- C’est extraordinaire, je reviendrai avec un appareil photographique…

 

 

34.  hangar, chambre ; int. aube – Judith, Albert

 

Judith repose, souriante, dans le fauteuil de dentiste.

Elle n’est plus attachée.

Albert surgit derrière elle.

Aux froissements que provoque l’ouverture des rideaux, Judith sourit plus largement, découvrant les vides de sa dentition.

Albert pose le plateau  avec la seringue et la pince sur le tabouret métallique sous les yeux brillants de Judith.

 

 

 

Albert:

- J’aime bien ce lieu, cet espace, cette atmosphère. Je suis content que tu commences à m’apprécier.

 

 

35. brasserie de l’hôpital – int. nuit ; Alexandre, Alphonse

 

La table d’Alphonse et Alexandre est accollée au juke-box qui diffuse une vieille chanson réaliste: « à la dérive », interprétée par Fréhel.

Les consommateurs sont peu nombreux, assez graves, il y a une famille dans le coin opposé dont les divers membres pleurent silencieusement.

Du dehors, parviennent les hululements des ambulances se rendant à l’hôpital, en face.

Alphonse est beaucoup plus âgé qu’Alexandre, il est confiné dans un blouson beige dont le col déborde de poils jaunâtres. Il transpire à grosses gouttes tandis qu’Alexandre, en chemisette Lacoste, penché au dessus de la table, lui parle à l’oreille en hurlant.

Ils ont posé sur la banquette avoisinante de lourdes sacoches entrouvertes qui laissent deviner un monceau d’épais classeurs.

 

Alexandre:

- Un cauchemar, un véritable cauchemar… Ils me donnent une dent tous les jours, à l’hôpital! et l’autre invalide muré dans son silence d’amnésique, il crevait d’amour pour Judith, il ne se rappelle même plus son nom. J’en deviens fou!

 

Alphonse:

- Et les flics?

 

Alexandre:

- Une catastrophe! Ils ne veulent rien faire, sinon récupérer l’objet. Judith, ils s’en foutent, je ne sais pas pourquoi ils n’ont pas sequestré Francesco, ils me laissent l’interroger, ils pensent sans doute que je le ferai parler plus rapidement, ils se veulent discrets, ils me surveillent jour et nuit , mais ils n’interviennent  jamais ; ils m’ont mis sur écoute je crois, il y a des bruits dans mon téléphone, c’est infernal, ils ont dû faire de faux contacts, ça sonne la nuit, ça grésille, c’est pénible, très pénible.

 

Alphonse:

- Essaie l’hypnotisme pour l’amnésique, c’est pas toujours contrôlable, mais ça peut marcher. Je te donnerais un coup de main si tu veux.

 

Alexandre:

- C’est pas tout. À l’hôpital, ils marquent mes patients! C’est peut-être la seule chose positive. C’est très joli, je vais te montrer.

 

Alexandre extirpe d’une sacoche un lourd classeur où sont insérées des centaines de photographies. Il l’ouvre sur la table, aux dernières pages. Les tatouages de ses malades s’y exposent. Alphonse se munit d’une loupe et se penche sur les photos, l’air fébrile.

 

 

Alphonse:

- C’est étonnant, c’est très bien fait… On dirait un code naturel… Ça me rappelle…. Je ne sais plus… C’est étrange, ça me reviendra.

 

Alexandre se saisit d’une autre photo représentant le tatouage de Francesco.

 

Alexandre:

-  Le pied gauche de Francesco. Un beau travail hein? Je te les échange contre la petite sirène.

 

Alphonse:

- Vues les circonstances, ça me serait difficile de te la refuser.

 

Il prend dans son sac un classeur similaire à celui d’Alexandre, l’ouvre sur la table avec soin et prélève une ancienne photographie médicale exhibant une tache de naissance dans le creux des reins d’une jeune femme.

 

Alphonse:

- Tiens mon petit, je te la donne.

 

Alexandre saisit la photo entre ses doigts tremblants, il a les yeux mouillés.

 

Alexandre:

- Merci Alphonse. Merci.

 

La tache de naissance sur la photo a la forme d’une silhouette féminine aux courbes généreuses. Alexandre la contemple avec émotion.

 

Alexandre:

- Cette marque, tu sais ce que ça représente pour moi, Alphonse, c’est chic de ta part, surtout maintenant que Judith n’est plus là.

 

Alphonse:

- Je sais, je sais, c’est Judith cette marque, c’est comme ça que tu es tombé amoureux. C’est comme si elle était là du coup… Non?

 

Alexandre:

- Elle est un peu là. Mais…

 

Il s’écroule en sanglots en étreignant la photo.

Alphonse passe de l’autre côté de la table et l’étreint.

Alphonse:

- T’inquiète mon grand, pleure pas Alexandre, on va la retrouver ta Judith, je passerai demain voir Francesco, on trouvera bien quelque chose…

 

Alphonse tout en enserrant d’une accolade fraternelle Alexandre, laisse ses doigts errer machinalement sur la photo des tatoués de l’hôpital et du pied de Francesco, il a l’air pensif.

 

 

36.  bureau ; int. jour – policiers, « chef de police »

 

Un homme, de dos, en bras de chemise et les mains longues élevant de temps à autres une fine règle métallique s’adresse aux policiers Joseph et Jacques, de l’autre côté du vaste bureau qui les sépare.

Joseph et Jacques l’écoutent respectueusement, très raides sur de trop confortables fauteuils club.

A l’exception de la chaise métallique sur laquelle le chef est assis, du bureau et des deux fauteuils, la pièce, grande, est totalement vide.

 

chef:

- Les consignes du ministère: récupérer les documents ou les détruire. Simple? Simple! Vous faites attention au docteur, il soigne ma femme. Elle va claquer bientôt, d’ici là, pas de brutalité. Mais de l’efficacité! La pression, maintenez la pression.

 

les policiers (d’une même voix):

- Oui Monsieur Vagel, bien Monsieur Vagel.

 

 

37. appartement Francesco ; int. jour – Alexandre, Alphonse,          Francesco

 

Francesco est baigné d’une lumière bleutée, dans son lit.

Alphonse est en face de lui et finit de balancer sous ses yeux une montre à gousset.

Alexandre colle une oreille à la bouche de Francesco.

 

Alexandre:

- Oui?

 

Francesco:

- Il y a papa, il est en blanc et noir…

 

Francesco a les yeux révulsés, il respire fortement.

 

 

38. maison d’enfance de Francesco ; int. nuit – Francesco enfant, son père, sa mère, (Francesco adulte off)

 

Francesco (off):

- Maman est sur ses genoux, il a une épingle et il lui pique les jambes, elle pleure, je vois tout par le trou, je crie et ça le fait rire…

Francesco petit garçon sanglote agenouillé devant la porte de sa chambre. Il a l’oeil collé à la serrure grossière.

On entend les cris et les soupirs de la femme et le rire de l’homme.

Par le trou de la serrure (la scène est partiellement occultée – la face du père demeure toujours dans l’ombre et la mère est de dos), un gros homme en costume de pasteur, le col dégraffré, pique avec une longue épingle à chapeau,  une femme un peu grasse, en chemise de nuit blanche, assise à califourchon sur ses genoux.

Elle pleure et gémit doucement, avec de temps en temps de petits cris plus forts quand il lui enfonce la pointe dans la cuisse, qui s’auréole alors d’une petite tache rouge et vive sur le tissu blanc.

Le petit garçon derrière la porte crie: « maman, maman! »

 

 

39.  appartement Francesco ; int. nuit – Alexandre, Francesco

 

Francesco est assis sur le lit, jambes écartées. Il a renversé sur le drap la terre d’un pot de fleurs qui git à côté de lui. Il trace machinalement et d’une manière obsessionnelle des signes.
Alexandre, de l’autre côté du lit, l’observe et reproduit soigneusement chacune des figures sur son carnet, recouvert par ailleurs de son écriture en pattes de mouches.

 

Alexandre:

- Bien, je te raconte ce que je sais de ta vie. Ça tourne autour de Judith. Ça tourne mal d’ailleurs. Ça tourne court. Tu t’appelles Francesco Dublin, du nom de tes parents adoptifs. Tu travaillais il y a trois ou quatre ans au Crédit Nordique. Tu étais directeur ou sous-directeur commercial, quelque chose comme ça. Il y a quatre ans, Judith est entrée dans ton bureau, elle voulait un prêt, une autorisation de découvert, des conseils pour un investissement, un placement. Elle voulait vendre une propriété familiale suite à un subit héritage, elle détestait sa famille, son père. Elle voulait faire le vide, occulter son enfance.

 

 

40. Crédit Nordique, bureau Francesco ; int. jour – Francesco, Judith,    Alexandre (off)

 

Judith s’érafle le côté en entrant dans le bureau. Francesco vient vers elle en renversant maladroitement tout ce qu’il rencontre dans son avancée. Elle se couvre le sein gauche, dévoilé par la déchirure, finit par s’assoir. Francesco regagne sa place, l’air émerveillé.

 

Alexandre (off):

- Elle s’est accrochée au chambranle de la porte en entrant. Elle a déchiré son chemisier. Tu t’es levé, tu as renversé une chaise en allant vers elle. Elle se tenait le sein gauche pour cacher la déchirure, elle s’était éraflée légèrement le côté. Tu ne disais rien, tu as encore renversé quelques dossiers, une autre chaise, une lampe, très maladroitement. Tu lui souriais, ton bureau s’était obscurci d’une pluie de papiers. Elle s’est assise, tu as regagné ta place en lui souriant toujours, puis tu t’es enfoncé machinalement la pointe d’un trombonne dans la paume de la main, tu saignais, tu as regardé ta main, elle s’est mise à rire, elle t’a embrassé, elle aimait l’air égaré des faibles et des innocents. Le lendemain, tu démissionnais pour t’installer avec elle. C’est ce qu’elle m’a raconté. Je ne sais pas si c’est vrai. Elle aime tellement la comédie et le drame.

 

 

41. maison d’enfance de Francesco ; int. nuit – Francesco enfant, son père, sa mère, (Francesco adulte off)

 

Francesco (off):

- C’est une dame, elle est petite, c’est rigolo elle a les fesses à l’air, elle est sur ses genoux, il lui dessine les fesses. C’est joli. Elle saigne…

 

La main du père tatoue sur une fesse d’une très jeune femme, le signe que traçait sur le drap Francesco. Elle soupire. Francesco, petit garçon, rit nerveusement. On entend une voix de petite fille: « moi aussi, je veux voir! »

 

 

42. hôpital, salle de réveil ; int. nuit – Alexandre, Alphonse, malades

 

Alexandre et Alphonse sont seuls dans la salle des « condamnés ».

Ils passent les lits en revue, dans l’obscurité approximative (il y a des veilleuses diffuses et les lueurs sporadiques des appareils de garde).

Alphonse s’est muni d’une lampe-torche puissante et d’une loupe.

Il soulève un bras, une jambe.

Sur la peau de ses patients, ils observent des signes minuscules, des tatouages infimes.

Alexandre les photographie et les note au fur et à mesure de leur découverte sur son carnet, dans une colonne qui fait face à celle des signes de Francesco.

 

 

43. appartement Francesco ; int. nuit – Alexandre, Francesco

 

Francesco fixe le vide, les yeux écarquillés.

Alexandre écrit quelques mots sur son carnet. Sa main et son crayon suivent attentivement la voix de Francesco.

 

Francesco:

- Il y a des gens. Ils sont bien habillés. Ils l’embrassent.

 

 

44. maison d’enfance de Francesco ; int. jour – Francesco, des      visiteurs, son père, (Francesco adulte off)

 

Francesco (off):

- Ils lui donnent de l’argent, un révolver, une bague. Il les bénit, ils lui embrassent les mains. Il y a des femmes, elles s’agenouillent. Il lui soulève les cheveux. Maman pleure.

 

Dans le même lieu, une pièce très blanche et nue, des évènements se succèdent comme amenés par les souvenirs de Francesco.

Le père, au centre d’un espace à la lumière intense, reçoit diverses personnes.

Un homme lui donne une liasse de billets qu’il extirpe de sa veste.

Une famille très endimanchée l’embrasse respectueusement, chacun son tour: l’homme, la femme et un garçon.

Un homme déroule un grand mouchoir et dévoile ainsi une arme et des balles dont se saisit le père.
Une femme pleure, s’agenouille devant le père, dégraffe son collier et le lui tend. Il le remet autour de son cou en caressant sa nuque. Il laisse sa main dans les cheveux un long moment.

Il est seul, assis à même le plancher et se nettoie les mains avec un mouchoir. Il y a des taches rouges. On entend la mère pleurer, une porte claquée.

On ne voit jamais ni le visage de la mère, ni celui du père.

 

 

45. rues, vitrine ; ext. jour – Francesco, passants

 

Francesco marche avec détermination, très vite.

Son attitude, sa tenue contrastent étrangement avec ce qu’il paraissait avant son amnésie: il a l’air plus dur, il bouscule les passants, il les foudroie du regard – il fait peur: certains font un détour pour l’éviter, changent de trottoir.

Une vitrine lui renvoie son image.

Il s’arrête un instant et fixe son reflet, curieux, puis se retourne comme si on regardait derrière lui.

Il détourne la tête comme gêné et disparaît à un angle de rues.

 

 

46. maison d’enfance de Francesco ; int. nuit – Francesco, sa mère

 

Francesco petit garçon est dans son lit.
Une ombre occulte la tache blanche du visage de l’enfant.

Sa mère penchée sur lui, lui assène des petites claques sèches.

Elle est en chemise de nuit blanche, elle a pleuré et son col est en partie déchiré. Elle parle très froidement. On ne voit jamais son visage.

 

mère:

- Je ne supporte pas de te voir dormir. Je ne supporte pas.

Francesco se réveille en sursaut.

 

 

47. brasserie de l’hôpital – int. nuit ; Alexandre, Alphonse

 

Alphonse et Alexandre sont à leur table habituelle. Le juke-boxe contre lequel ils sont placés diffuse une chanson réaliste: « l’obsédé », interprétée par Fréhel.

Ils ont étalé l’ensemble des photographies de tatouages qu’ils ont pris à l’hôpital, on dirait un ciel étoilé en négatif.

Ils les contemplent respectueusement.

 

Alphonse:

- C’est beau, c’est comme le néant. Ou l’infini. La peau.

 

Alexandre:

- Oui, c’est drôle comme on est marqué, comme ça nous échappe.

 

Alphonse:

- C’est comme une écriture invisible.

 

Alexandre:

- C’est comme Judith, tu sais. C’est bizarre, comme on incarne l’amour.

 

Alphonse:

- Tu veux dire que l’amour était là? Avant Judith? Dans cette tache de naissance qui t’obsédait il y a si longtemps?

 

Alexandre:

- Je ne sais pas. Il y a cet attachement de la peau à l’âme. Cet attachement de l’âme à l’amour. Je fonctionne peut-être à l’envers. Cette silhouette, cette tache, c’est la forme de mon âme, je suis comme dans un oeuf dans cette tache.

 

Il extirpe de sa veste, d’une poche intérieure, la photo de la tache évoquant une silhouette.

 

Alexandre:

- Judith…

 

Alphonse range les différentes photographies en un tas compact tandis qu’Alexandre s’absorbe dans sa contemplation.

 

Alphonse:

- Ça demeure incompréhensible.

 

 

 

48. appartement Francesco, cuisine ; int. nuit – Francesco

 

Francesco est assis à une table, dans la cuisine.

Il boit un verre de lait puis s’essuie la bouche, lentement.

Il prend un crayon.

Sur la table, outre le verre, il y a des feuilles blanches en pagaille au centre,  dans un coin, d’autres, recouvertes d’une écriture irrégulière s’entassent froissées en boule. Dans l’autre angle, la carte d’identité de Francesco, ouverte, à côté de son passeport et de son permis de conduire, ouverts également.

Francesco soupire et ferme les yeux en retenant sa respiration. Il les ouvre brutalement et se met à couvrir les feuilles d’une série de signatures, toutes différentes et maladroites.

Quand une feuille est remplie, il la froisse et recommence avec une autre.

Il s’arrête, se lève, revient avec un sac plastique où il jette les feuilles.

Il griffonne machinalement, les yeux vagues une série de signes sur une des feuilles vierges restantes, toujours les mêmes, tracés d’une main sûre.

Le signe reprend le tatouage de son pied gauche.

 

 

49. appartement Francesco, chambre ; int. nuit – Francesco

 

Francesco dort

On devine sous ses paupières ses yeux bouger en tout sens.

 

 

50. rues, route, maison « campagnarde », appartement parisien ; ext. int.          nuit et jour – Francesco enfant, sa mère

 

Des rues défilent, en un cheminement complexe et prédéfini: le parcours est réitéré à diverses vitesses, de jour et de nuit, toujours le même.

Il mène à un immeuble parisien luxueux.

L’escalier intérieur est vaste et recouvert d’un tapis rouge qui suinte par endroits d’humeurs sombres.

L’appartement  lui-même est plongé dans une semi-obscurité. On découvre les formes des meubles sous des draps blancs, il y a des tableaux et des photographies encadrées au mur. De loin, elles paraissent nettes, mais en se rapprochant, elles disparaissent dans le flou d’une lumière trop forte.

Le blanc crayeux des graviers d’un chemin, la nuit, dévoile progressivement un paisible paysage, une nature harmonieuse: des champs, une forêt lointaine.

Le jour se lève. Le fronton d’une maison blanche d’où l’on perçoit des cris apparaît soudainement, aveuglant.

La mère, de dos, est penchée sur Francesco enfant. Elle le bat.

 

mère:

- Ne dors pas! Ne dors pas.

 

51. appartement Francesco, chambre ; int. nuit – Francesco, Alexandre

 

Francesco se réveille en sursaut, effaré.

Alexandre lui passe une main sur le front.

 

Alexandre:

- Calme toi, on progresse, il ne faut pas s’égarer, je vais t’endormir à nouveau.

 

Il prépare une piqûre et  la plante dans le bras de Francesco.

 

 

52. hôpital, couloirs ; int. nuit – Alexandre, inconnu, policiers

 

Alexandre marche, soucieux, dans un couloir qui semble interminable.

Une main le happe soudainement et l’attire dans une chambre obscure où geint un malade inconscient sur son lit.

Alexandre se retrouve face à l’inconnu au sourire étincelant qui lui tend une enveloppe.

Alexandre la prend et l’ouvre, et désignant le malade.

Alexandre:

- Vous savez il est contagieux, il est condamné. Vous n’avez jamais peur?

 

Il range la dent qu’il a extirpé de l’enveloppe dans une grosse boîte d’allumettes.

 

inconnu:

- Vous avez changé de boîte?

 

Il éclate de rire.

inconnu:

- Je n’ai pas peur! Je suis déjà mort, et ici, c’est tellement pire.

 

Il disparaît.

Alexandre demeure un instant dans la chambre à contempler les faibles miroitements issus de la boîte.

Il sort de la chambre et se trouve nez à nez avec les deux policiers en civil.

 

Alexandre:

- Vous l’avez vu? Vous ne faites rien?

 

policier Joseph:

- On ne peut rien faire, vous le savez bien. Tout dépend de vous. Vous savez quelque chose de plus?

 

Alexandre:

- Vous êtes inutiles, vous vous servez de moi, vous vous moquez de Judith.

Le policier Jacques lui assène un coup à l’estomac.

 

policier Jacques:

- Vous n’avez pas le droit de dire ça. Vous ne savez pas, tout ce qui se trame dans votre dos.

 

Alexandre plié en deux se redresse lentement.

Alexandre:

- C’est vrai, je ne sais rien, je ne sais plus rien. Je vous ai déjà tout dit.

Il s’avance vers deux infirmières qui surgissent d’une chambre en riant.

Les deux policiers se retournent vivement.

Le policier Jacques se met à gémir en se tenant la nuque.

policier Jacques:

- Voilà! Ça me reprend, ça me reprend!

 

policier Joseph:

- C’est psychologique, on ne peut rien faire.

 

 

53. appartement Albert ; int. jour – Albert, Jeanne (visage occulté)

 

Albert est assis sur son lit, vêtu d’un grand peignoir sombre et satiné.

Une jambe de femme repose sur ses genoux, juste à côté d’un éclair au chocolat entamé et d’une badine.
Une jeune femme est étendue sur le ventre en travers du lit, à ses côtés. On ne voit pas son visage.

Elle a les poignets liés dans son dos et dans sa main gauche, sa paume expose un tatouage similaire à celui du pied de Francesco.

Albert:

- Je crois que je suis en train de tomber amoureux de cette fille…

 

Jeanne:

- C’est bien Albert. Je suis heureuse pour toi.

 

Albert lui embrasse le creux des reins, sa main remonte jusqu’à la nuque.

 

Albert:

- Mais toi, je t’aimerai toujours…

 

Jeanne se retourne, souriante: on reconnaît la jeune femme de la photographie que contemplait Francesco.

 

 

54. appartement Francesco, chambre ; int. jour – Francesco, Alexandre

 

Francesco est sur son lit. Il a les yeux mi-clos.
Alexandre se tient au pied du lit, dos à la fenêtre dont les volets sont fermés.

 

Francesco:

- Il s’est suicidé, papa est mort, papa s’est tué, il est parti dans la fumée, dans le feu.

 

 

55. maison d’enfance de Francesco ; ext. nuit – Francesco (off),     Francesco enfant, sa mère, couple âgé

 

Il y a le rentissement assourdissant d’une double détonation.
De l’obscurité quasi totale, surgissent des flammes gigantesques illuminant et dévorant la maison d’enfance de Francesco.

Francesco, petit garçon, est retenu par des inconnus, un couple de personnes âgées, qui tentent de lui détourner le visage du spectacle de l’incendie.

 

couple :

- Ne regarde pas! On ne peut rien faire, on ne peut rien.

 

Francesco hurle.

Francesco:

- Papa! Maman! Maman!

 

Il se tait comme une forme fantômatique surgit lentement de la maison en flammes: sa mère en chemise de nuit blanche s’écarte tranquillement puis s’élance vers la forêt avoisinante et se perd dans la nuit.

 

Francesco:

- Maman?

 

Il est retenu par le couple. Il se débat. Des sirènes se font entendre.

 

 

56. miroiterie; int. / ext. jour – Jeanne

 

Jeanne est environnée de toutes parts de miroirs, de glaces biseautées, de verres réféchissants.

Elle tient entre ses mains un miroir ancien et tourne sur elle-même en essayant de lui trouver une place aux murs.

Le magasin donne sur la rue par de grandes baies vitrées semi-transparentes.

Jeanne semble se perdre dans ses reflets successifs.

Elle laisse échapper le miroir qui se fracasse à ses pieds.
Elle se baisse pour en ramasser les fragments qui lui renvoient son image démultipliée.

 

 

57. appartement Francesco ; int. jour / fondus enchaînés – Francesco, Alexandre (off)

 

Francesco dans son lit cligne les yeux très forts, avec une expression de douleur extrême.

Un visage surgit tout d’abord de l’obscurité de ses yeux fermés: Judith avec un sourire dur. Puis un autre apparaît dans une blancheur éblouissante: Jeanne, qui abaisse lentement sa main tatouée  sur son visage et ferme les yeux.

Francesco se redresse, il a l’air effrayé.

 

Alexandre:

- Tu as vu quelque chose?

 

Francesco:

- Je ne sais pas, je ne sais pas.

 

 

58. rues ; ext. jour – deux policiers en civil

 

Les deux policiers sont dans leur voiture, dans un terrain vague.

Le conducteur porte une minerve, le passager mange un sandwich en écoutant le grésillement des écouteurs qu’il a collé aux oreilles.

Il parle la bouche pleine.

 

policier Joseph:

- Il ne sait pas.

 

policier Jacques:

- Elle n’aura plus de dents.

 

 

59. bureau Alphonse ; int. nuit – Alphonse, Alexandre (off)

 

Alphonse, le téléphone coincé contre sa joue, froisse en les ouvrant sur son bureau, des journaux, des dossiers poussiéreux, découvre une quantité incroyable de documents photographiques, de manuscrits, d’extraits de presse, qu’il extirpe en un tourbillon étourdissant des multiples casiers qui l’environnent.

La pièce est carrée, sans ouverture. Les murs sont constitués d’étroits rayonnages débordant de papiers, de livres, de revues, d’os, d’affichettes d’écorchés ou de détails anatomiques ou dermiques spécifiques, il y a partout des photos de grains de beauté, de taches de naissance.
Un cadre poussiéreux, fêlé, surplombant la table de travail, exhibe le titre de dermatologiste décerné à M. Alphonse Bourdiot.

 

Alphonse:

- Ces marques, tu sais, ces espèces de tatouages, je crois savoir d’où ça peut venir. On t’écoute pas à l’hôpital? Ce que je pensais. J’ai retrouvé tout un dossier sur une secte, il y a trente ans. La « secte des enfants perdus », le gourou, c’était un pasteur défroqué, dans le sud-ouest, il marquait ses ouailles, ce brave berger, pour les faire plus vite et plus certainement monter aux cieux. Soi-disant que les signes se repéraient « d’en-haut ». Ça ratait pas, c’était du poison ses tatouages. Une drogue euphorisante et aphrodisiaque qui tuait à petit feu. Ils atteignaient le paradis avant la fin, les innocents. Le problème c’est que la drogue à un moment a été mal dosée. On devenait fou, très violent avant de s’éteindre brutalement. Après avoir tué tout ce qui bougeait autour d’eux, les mecs s’écroulaient d’un coup d’un seul. C’est rigolo, non? Bref, les tatouages, c’est les mêmes! Le hic, c’est que le gourou, un certain Godeffroy Domrémis, il paraît qu’il est mort, et toute sa famille avec. Je t’envoie les documents par la poste, à l’hôpital. Ça avance avec ton demeuré? Ah! C’est bon signe! Ça va lui revenir en bloc!

 

Alexandre (off):

- Je te quitte, je crois qu’on m’observe. À demain Alphonse.

 

 

60. rues, miroiterie ; ext. nuit – Francesco, Jeanne, passants

 

Francesco se promène dans une allée commerçante aux vitrines brillamment éclairées.
Il marche assez vite en observant son visage défiler le long des surfaces de verre.

Il arrive devant la miroiterie de Jeanne et détourne son regard en un mouvement brutal, fuyant les nombreux miroirs qui le réfléchissent.

Il bouscule Jeanne comme elle sort du magasin.

Elle perd ses lunettes sombres sous le choc et se baisse pour les ramasser.

Elle se redresse en détournant les yeux.

Il la reconnaît .

Elle ne l’a toujours pas regardé.

Il ferme les yeux un instant.
Quand il les rouvre elle a disparu.

Il se retourne et fixe les miroirs en s’affrontant du regard.

 

 

 

 

 

61. poste, impasse ; ext. soir – Alphonse, petite fille, inconnus,     passants

 

Une petite fille passe en chantant (« un monsieur me suit dans la rue »- Piaf) devant la poste, pittoresque, d’où entrent et sortent en grand nombre, les usagers les plus divers. Trois individus sautillent gaiement au loin ; on les suit un moment, ils se perdent de vue.

On arrive devant une impasse ; on s’y engouffre.

Derrière une poubelle, un pied dénudé fait tache blanche.

Un tatouage tout frais y est gravé.
Au bout du pied, Alphonse, dont la tête blottie dans son blouson à poils jaunes fait un angle bizarre avec le sol.

Le chant de la petite fille n’a pas cessé de se faire entendre.

 

 

62. hôpital, couloirs ; int. nuit – Alexandre, inconnu, Francesco (off)

 

Alexandre est au téléphone. Il écoute Francesco.

 

Francesco (off):

- Je ne me souviens pas de tout, mais je sais où sont les photos.

 

Alexandre raccroche et demeure un instant la main posée sur l’appareil.
Une porte s’ouvre derrière lui, il se retourne.

L’inconnu lui sourit dans l’ombre en lui tendant une enveloppe.

Alexandre s’avance, la prend, l’ouvre et range la dent dans sa boîte.

 

Alexandre:

- J’aurai vos documents dans un instant.

inconnu:

- Alors vous la reverrez, votre petite geisha…

 

Il disparaît.

Alexandre part à son tour.

 

 

63. rues, voiture ; ext. nuit – policiers en civil

 

Le passager raccroche ses écouteurs.

policier Jacques:

- Il les a retrouvées!

 

policier Joseph:

- On y va.

Ils démarrent et presqu’aussitôt, un pavé fait exploser le pare-brise du véhicule, on entend également après le bruit du verre, l’éclatement de plusieurs pneux.

Les deux policiers sortent de la voiture, Jacques caresse avec une tendresse suspecte le capot de la voiture.

Ils constatent la crevaison de deux pneus dûe à la présence d’une multitude de clous à trois pointes sur la chaussée.

 

policier Joseph:

- Ça se complique. C’était trop simple.

 

policier Jacques:

- Quand même, c’est pas bien. Ma petite voiture…

 

On aperçoit au loin trois types courir et se perdre dans la nuit en brandissant des aiguilles.

 

 

64. appartement Francesco, salle de bain ; int. nuit – Francesco,   Alexandre

 

Francesco brise le miroir de la salle de bain avec le talon de sa chaussure.

Les photos apparaissent progressivement.

Francesco cache sous sa chemise la photo de Jeanne et ramasse les autres.

On frappe à la porte.

Francesco fait entrer Alexandre et lui tend les photos.

Alexandre les prend sans dire un mot, et comme mû par une impulsion subite, embrasse sur la bouche Francesco qui demeure passif et surpris.

Ils s’écartent l’un de l’autre, un peu embarrassés.

 

Alexandre:

- Excuse-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est la première fois que ça m’arrive.

 

Francesco:

- Moi, je ne sais pas, je ne me rappelle pas. Ce n’est pas désagréable, mais …

 

Alexandre sort précipitamment, tenant les photos à deux mains.

 

 

65. hôpital, morgue ; int. nuit – Alexandre, inconnu, Judith

 

L’inconnu ouvre une porte et laisse passer Alexandre.

Sur une table roulante, dans un sac plastique entrouvert, Judith sourit, semi-comateuse.
Alexandre s’approche et la prend dans ses bras.

Elle paraît totalement édentée.

Il l’embrasse.

Alexandre:

- Judith, mon amour…

 

Elle rit sous son baiser.

 

 

66. appartement Francesco, salle de bain ; int. nuit – Francesco

 

Francesco est au dessus du lavabo rempli à demi.

Il joue avec son reflet en troublant l’eau avec son index.

 

 

67. hôpital, salle d’opération ; int. nuit – Alexandre, Judith, hospitaliers

 

Alexandre, penché au-dessus de Judith, lui remet les dents en place: il lui plante d’abord une seringue dans les gencives puis se saisit des dents qu’on lui tend sur un plateau, une à une.

Les infirmières autour comptent à haute voix:

- Et 28!

- 29!

- Canine gauche, 30!

- Incisive 31!

- Et 32!

Elles applaudissent.

Alexandre se redresse et les observe, un peu surpris.

Elles abaissent l’une après l’autre leur masque chirurgical et lui sourient à pleines dents.

Judith ouvre les yeux.
Alexandre se rapproche de son visage et reçoit des postillons sanglants.

Un filet de sang et de voix sort de la bouche de Judith.

 

Judith:

- Je veux m’en aller.

 

 

68. appartement Alexandre, chambre ; int. aube – Alexandre, Judith

 

Les volets sont tirés, la chambre baigne dans une semi-obscurité où seul, le grand lit blanc fait une tache claire, presque brutale.

Alexandre dépose le corps de Judith à moitié endormie dans son lit.

Il lui enlève son manteau (elle porte encore son déshabillé de l’hôpital) et la recouvre des draps.

 

Alexandre:

- Tu seras bien avec moi.

Judith lui répond d’une voix pâteuse.

Judith:

- Non, je ne crois pas, je ne crois pas.

Elle a un petit rire et retombe dans le sommeil.

 

 

69. rues, voiture ; ext. jour – Alexandre, policiers en civil

 

Alexandre marche dans la rue.

Une voiture s’arrête à sa hauteur, on ouvre la portière arrière, il monte, la voiture repart, les rues défilent.

 

Alexandre:

- Elle ne veut rien dire, elle dit qu’elle ne se souvient plus. Elle a été droguée. Elle ne veut pas porter plainte.

 

policier Joseph:

- C’était prévisible. Vous avez vu les documents? Qu’est-ce que votre ami vous a dit ?

 

Alexandre:

- Non, je n’ai rien vu, je ne sais rien, il n’a rien dit, il ne sait rien.

 

policier Jacques:

- Vous vous foutez de nous?

 

Alexandre:

- Laissez-moi maintenant. Le reste ne me concerne plus.

 

policier Joseph:

- Vous vous trompez. On vous amène à la morgue.

 

La voiture se perd dans le flot des véhicules d’une grande artère.

 

 

70.  bureau ; int. jour – « chef de police » (Monsieur Vagel)

 

Monsieur Vagel est seul dans son grand bureau vide qu’il parcourt à grandes enjambées, en parlant dans un téléphone portable.

 

monsieur Vagel:

- Oui Monsieur, j’avais bien cru comprendre. Bien sûr. L’importance des signes? Non, j’avoue, je ne sais pas. Non. Du symbole et des symboles. Oui, ils ne lâchent pas le docteur, non. La fille lui a été rendue, oui. Je ne sais pas. Ils ont une longueur d’avance, c’est vrai, mais… Nous gardons le pouvoir décisionnel, les clés de l’économique. Bien sûr. En dernier ressort, ça va de soi… L’amour, toujours l’amour, vous sautez du coq à l’âne, si je puis me permettre… Oui, j’aime ma femme… Non, elle va mourir, c’est certain. Un faible répit, elle n’est plus réellement consciente. Non monsieur. Non, je n’ai pas de maîtresse Monsieur, je vous assure. Oui, c’est lui qui soigne ma femme. Oui, j’attends… Peut-être Monsieur, peut-être.

 

 

71. morgue ; int. jour – policiers en civil, Alexandre, Alphonse, médecin         légiste

 

Alexandre et son collègue légiste se tiennent à la tête du lit roulant où repose un corps recouvert d’un drap blanc. Ils se saluent. Les deux policiers sont de chaque côté du lit, les mains croisées, en une attitude de convenance presqu’absurde, ils fixent les deux médecins.

 

médecin légiste:

- Cher collègue. Je suis vraiment très heureux

 

Il étreint la main d’Alexandre avec beaucoup de conviction.

 

Alexandre:

- Enchanté.

 

médecin légiste:

- J’ai suivi avec beaucoup d’attention votre intervention au colloque de Juvisy sur le cancer du foie. C’est intéressant votre méthode de pontage en osmose. Vous l’expérimentez à l’hôpital?

 

Alexandre:

- Sur les cas désespérés seulement, car, il faut bien l’avouer, de la théorie à la pratique, il n’y a qu’un pas, certes, mais… Vous savez ça mieux que moi, hein, dans votre domaine… On doit en voir des expérimentations malheureuses!

 

Le policier Joseph découvre lentement, pendant l’échange d’amabilités, le corps d’Alphonse, nu sous le drap, qui ne le couvre bientôt plus qu’à moitié.

Le policier Jacques fait un signe au médecin légiste qui baisse les yeux vers le corps.

 

Médecin légiste:

- Ah oui, le travail…

 

Alexandre demeure bouche bée, pétrifié devant le cadavre d’Alphonse.

 

 

Médecin légiste:

- La mort, instantanée semble-t-il, fut provoquée il y a quelques heures (deux ou trois) par l’introduction dans la cavité occiputale d’un instrument contondant d’une grande finesse, une aiguille à chapeau probablement. Les ecchymoses visibles sur la partie inférieure du tronc sont dûes à la chute du corps et son heurt avec un objet métallique (une poubelle derrière laquelle on a retouvé le cadavre). Pas d’empreinte ni de traces sinon celles des pollutions matinales d’une grande cité. Et un tatouage abstrait tout frais sur l’envers du pied gauche, comme vous pouvez le voir. L’encre est en cours d’analyse.

 

Il soulève le coin opposé du drap et révèle ainsi le pied tatoué.

 

Alexandre:

- C’est Alphonse. Alphonse Bourdiot, mon ami.

 

policier Jacques:

- Comme c’est intéressant docteur.

 

 

72. hangar, chambre ; int. soir – Albert

 

Albert est couché dans le fauteuil de dentiste.

Il est éclairé faiblement par une lumière intermittente.

Il fait cliqueter une paire de menottes entre ses gros doigts et glousse,ému, (il va jusqu’à s’écraser une larme au coin de l’oeil), en regardant l’écran de télévision qui lui fait face, contre le rideau rouge.

On y voit Judith se faire arracher les dents, successivement, de jour en jour. D’abord effrayée, puis dans l’attente, impatiente, amoureuse, heureuse, offrant sa bouche nacrée avec volupté.

 

 

73. brasserie de l’hôpital ; int. soir – Alexandre, les policiers

 

Ils sont assis à la table habituelle qu’occupaient Alphonse et Alexandre.

Le juke-box diffuse une chanson réaliste: « sombre dimanche » interprétée par Damia.

Les deux policiers sont en face d’Alexandre et prennent des notes.

Alexandre parle avec une toute petite voix, comme un enfant puni.

 

Alexandre:

- C’était notre place ici, on aimait bien, à cause de la musique. Il soignait mon père. Mon père avait une maladie de peau très rare, ça fascinait Alphonse. On est devenu ami comme ça, lui, il était fasciné par la maladie de mon père, et moi par mon père ; mon père était déjà vieux à l’époque, très autoritaire, à la fin, il se confondait avec sa maladie. On se comprenait bien avec Alphonse. Ça nous a marqué, ces marques de papa… On a commencé comme ça notre collection de marques, moi, je me suis spécialisé dans les taches, les grains. Alphonse, tout, toute la peau le passionnait…

 

 

74. hangar, chambre ; int. soir – Albert, Jeanne

 

Albert se mouche bruyamment devant le téléviseur quand son attention est soudainement retenu par le frôlement des rideaux derrière lui.

Il tourne doucement la tête, une main vient se glisser dans son cou.

 

Jeanne:

- Alors, c’est elle.

 

Albert ne répond pas, demeure les yeux fixés sur l’écran en rangeant son mouchoir.

 

Jeanne:

- Il faudrait que tu me la présentes. Elle est très belle.

 

 

75. appartement Alexandre ; int. jour – Alexandre, Judith

 

Alexandre et Judith sont face à face, assis sur des fauteuils.

Elle a les cheveux mouillés et porte un peignoir de bain.

Alexandre la dévore des yeux et fume une cigarette après l’autre.

La fumée voile parfois les yeux de Judith.

 

Judith:

- Non, ça ne m’intéresse plus.

 

Alexandre:

- La vengeance ou le mal qu’on t’a fait ?

 

Judith:

- Ça m’a peut-être fait du bien… Je ne veux pas savoir… J’ai changé je crois.

 

Alexandre:

- Tu ne veux pas en parler, tu ne veux pas voir quelqu’un ?

 

Judith:

- Non, non ça ne m’intéresse pas, je vais bien.

 

Elle sourit dans le vague et laisse ses cheveux couvrir son regard en un rideau opaque.

 

 

Judith:

- Tu as un peigne?

 

 

76. appartement Francesco ; int. soir – Francesco, Alexandre (off)

 

Francesco reproduit maladroitement le tatouage de la main de Jeanne dont il contemple la photographie, en répondant au téléphone.

 

Francesco:

- Non, je ne sais pas. Tout ce que je me rappelle de notre liaison, c’est qu’elle me fait peur. Je pense à la mort quand je pense à elle.

 

Alexandre (off):

- Ça m’a toujours fasciné, pour ça elle n’a pas changé. Ce qui change: elle était tellement vivante dans sa destruction, c’était direct ; là, c’est comme un secret.

 

Francesco:

- Quand on aime, c’est toujours un secret. La mort, c’est peut-être la perfection de l’amour.

 

Alexandre (off):

- Je ne sais pas ce qui s’est passé, elle s’enferme dans son absence, rien ne la touche. Elle est comme un fantôme. Inaccessible, encore plus belle. Désincarnée… Je la perds d’heure en heure. Il faudrait la rattacher au réel. Je l’emmènerai à l’hôpital.

 

Francesco:

- Tu sais Alexandre, je ne sais plus grand chose, je ne la connais plus. Je me reconnais encore difficilement, alors… Je ne sais pas. Le temps ?

 

 

77. appartement Alexandre, salle de bain ; int. nuit – Judith, Alexandre

 

Alexandre est devant la porte close de la salle de bain où le bruit de l’eau couvre en partie ses mots.

 

Alexandre:

- Judith, c’est l’heure, tu es bientôt prête? Les collègues seront contents de te revoir. Tu nous as manqués tu sais.

 

Dans la salle de bain, Judith est devant le miroir du lavabo, elle se coiffe avec un peigne métallique, lentement.

On découvre son visage dans le reflet de la glace: elle se lacère le front avec lenteur, en souriant paisiblement tandis que les dents du peigne s’enfoncent dans sa chair.

Judith:

- J’arrive Alexandre, j’arrive.

 

 

78. rues, miroiterie ; ext. int. nuit – Francesco, Jeanne

 

Francesco colle son visage aux grandes baies vitrées de la miroiterie.

Il est éclairé par les lumières de la rue et sa face se reflète faiblement dans les miroirs à l’intérieur.

Du fond du magasin, une porte-miroir s’entrouvre doucement.
Dans l’obscurité et sans pénétrer plus avant dans la pièce d’exposition, Jeanne observe Francesco qui ne peut la voir mais sent sa présence.

 

 

79. hôpital, couloirs, salles ; int. nuit – Alexandre, Judith, hospitaliers, malades

 

Judith précède Alexandre dans sa marche décidée le long des couloirs interminables de l’hôpital.

C’est à peine si elle s’arrête quelques instants aux diverses salutations plus ou moins intimes que lui prodiguent quelques hospitaliers affairés:

- Ça faisait longtemps Judith!

- On commençait à s’inquiéter.

- Alexandre disait que tu avais été malade ?

- T’étais passée où…

- En tout cas tu as l’air en forme. Tu es amoureuse ?

 

Elle garde un sourire impassible sans presque prononcer une parole.

Alexandre la fait entrer dans une salle et lui présente certains malades.

Alexandre:

- Tu te souviens de madame Vagel et de son cancer? Madame Vagel, c’est Judith, elle s’est bien occupée de vous, vous savez. Madame Vagel va beaucoup mieux.

 

Madame Vagel sourit en bavant un peu. Elle est dans un lit sous perfusions, elle n’a plus de cheveux, de son corps décharné partent des fils en tous sens.

Judith s’approche d’elle souriante et vient lui caresser le front, puis lui tire soudainement la paupière entre le pouce et l’index et observe de très près l’oeil ainsi dégagé.

Madame Vagel geint.

Alexandre écarte doucement Judith.

 

Alexandre:

- Judith, qu’est-ce qui te prend?

 

Judith:

- Elle est foutue non?

 

Ils sortent sous l’oeil horrifié d’une infirmière.

Madame Vagel geint plus fort.

Judith précède Alexandre dans les dédales de l’hôpital, en continuant de répondre d’un air absent aux marques d’amitié qu’on lui prodigue lors de sa déambulation.

Elle pénètre dans une salle, Alexandre à sa suite.

C’est la salle des « condamnés » (dont Alexandre avait remarqué les tatouages).

Elle s’engouffre sous une tente d’isolement avant qu’Alexandre puisse l’en empêcher.

 

Alexandre:

- Judith, c’est contagieux bordel…

 

Judith se rapproche du malade en fixant Alexandre d’un air moqueur.

 

Judith:

- Ah oui?

 

Elle embrasse à pleine bouche le malade dont on perçoit la respiration sifflante.
Les appareils d’alarme commencent à sonner.

Alexandre:

- Merde!

 

Il empoigne Judith et la fait sortir de force de sous la tente comme des infirmières accourent.

Alexandre interrompt lui-même les alarmes.

 

Alexandre:

- Ce n’est rien, je m’en occupe, c’est bon.

 

Pendant ce temps, Judith s’approche d’un autre lit où git un malade au corps brûlé et comme oint d’une huile brillante.

Elle commence par frôler le corps hyper sensible qui frémit légèrement.

Elle semble intriguée par ces réactions, et poursuit son expérience en appuyant plus fort sur la cuisse.
Le malade paraît vivre un cauchemar et se met à hurler d’une voix faible.

Judith crispe sa main sur la peau vive en souriant.
Alexandre l’empoigne fermement et la fait sortir.

Ils font le chemin inverse dans les couloirs.
Elle pleure en souriant, il est livide.

 

 

 

 

 

80. appartement Alexandre ; int. jour / soir – Judith, Alexandre, ami         docteur (off)

 

Judith dort dans le lit d’Alexandre.

Elle respire amplement, sourit par moment dans son sommeil ou au contraire crispe sa bouche dans une expression de terreur.

La porte de la chambre est entrouverte et on aperçoit Alexandre de dos discuter avec un des ses collègues dans la pièce voisine.

 

collègue (off):

- Non, non, d’après les tests, il n’y a pas de problèmes. Il ne paraît pas y avoir

de dépendance à la drogue injectée, pas de troubles comportementaux apparents, comme ceux que tu m’as décrit. Il faudrait qu’elle veuille se sortir de l’état de névrose, mais il n’y a pas de médications, des calmants au début  et c’est tout. Il faudrait qu’elle fasse une psychothérapie par la suite, une analyse ça serait mieux, mais ça doit venir d’elle, tu ne peux rien faire d’autre pour l’instant. Attendre qu’elle veuille parler, le calme, le temps. Tu l’aimes, c’est ton désespoir. Il faut que je me sauve. On se retrouve plus tard à l’hôpital?

 

On entend la porte se refermer.

Le corps de Judith se dessine au travers du drap, souple, comme onctueux.

Elle semble nue sous la fine toile satinée qui paraît puiser une lumineuse blancheur de ses contours soyeux et frémissants.

Elle est recouverte jusqu’au cou et c’est comme si sa tête devenait indépendante du corps.

Alexandre fait glisser sa main des pieds jusqu’aux épaules en un mouvement continu, dévoilant au fur et à mesure la chair très blanche de Judith sur le dessous de drap sombre.

Elle porte un déshabillé blanc semi-transparent qui renforce encore l’impression de sa nudité.

Comme Alexandre arrive à son cou, elle se réveille doucement et rejette les derniers lambeaux de draps satinés qui forment un angle contre son corps.

Elle l’entoure de ses draps et l’amène à elle en murmurant.

 

Judith:

- Je suis ta petite perle…

 

Alexandre l’embrasse avec passion. Elle laisse retomber ses bras, les yeux grands ouverts et le laisse la pétrir, la caresser, inerte et passive, un sourire vague et triste aux lèvres.

Ils sont bientôt dans la pénombre, nus tous deux.

Seul le corps d’Alexandre est mouvant et fluctuant.

Il est seul à s’émouvoir.

Judith demeure immobile, presque désarticulée parfois, au gré de ses manipulations, toujours absente.

Il s’extirpe du lit.
Il est debout.

Il la contemple dans le clair obscur et se cache les yeux des deux mains, ses épaules secouées de silencieux sanglots.

Elle est sur le ventre, les yeux dans le vague et les bras inertes le long du corps, rectiligne, à la dérive.

Il sort de la chambre, elle demeure immobile, figée dans sa nudité opaque.
Il revient habillé.

Le regard d’Alexandre se fait plus acéré, presque professionnel.

Il fragmente sa vision, étudie parcelles après parcelles la surface blafarde du corps de Judith: son mollet galbé, le pli derrière le genou, une fesse ronde, le creux des reins, l’omoplate gauche, l’angle que dessine la nuque avec l’épaule.

Il découvre ainsi un tatouage presque invisible dans le sillon du dos, un signe similaire à ceux des photos, à ceux que trace Francesco, à ceux qu’il a pu observer sur ses malades.

 

Alexandre:

- Tu as été tatouée. Tu le savais.

 

Judith ne lui répond pas. Elle tourne la tête en un mouvement nonchalant et lui sourit.

Puis elle ferme les yeux et s’endort.
Il sort.

 

 

81. hôpital ; int. nuit – Alexandre, hospitaliers

 

Alexandre se tient debout, pensif, dans la chambre des « condamnés » tatoués.
Il est devant un lit dont on déplace l’occupant décédé sur un chariot après l’avoir recouvert d’un drap.

Alexandre est immobile. Les infirmiers et infirmières fluctuent de part et d’autres, très affairés, débranchant le matériel, faisant rouler certaines installations, et pour finir enlevant le mort et quittant la salle dans un silence bourdonnant.

Alexandre demeure seul devant le lit vide.

 

 

82. rues, miroiterie ;  ext. int. jour – Judith, Jeanne, un client, passants

 

Judith marche dans les rues.

Elle est très maquillées, presque théâtrale.

Elle a l’air d’aller au hasard, dévisageant les passants avec une surprise, une curiosité muette.

Ses pas l’amènent devant la miroiterie de Jeanne.

Elle reste un moment devant la devanture en fixant l’intérieur du magasin où se tiennent Jeanne et un client.

Le client sort, Jeanne regagne le centre de la pièce.

Judith entre.

 

 

Jeanne:

- Bonjour Judith, Albert m’a beaucoup parlé de vous.

 

 

83. hôpital ; int. jour – Alexandre, notaire, infirmière

 

Alexandre est dans la salle de repos, près des machines à café. Auprès de lui, dans un costume grisâtre étriqué, un petit homme à lunettes lui transmet des documents issus d’une lourde serviette.

 

notaire:

- Voilà docteur, Monsieur Bourdiot vous a désigné comme unique exécuteur testamentaire. Il vous lègue tout ses biens, et comme vous pouvez le voir, seulement si vous l’acceptez, (il y a une clause spéciale), les fragments les plus intéressants de son épiderme qu’il a fait traiter par un spécialiste (contacté, bien évidemment, avant son décés). Si vous voulez bien signer ici. Et là. Et là encore.

 

Il lui fait signer plusieurs fois.

Une infirmière entre dans la salle, une grosse enveloppe à la main.

infirmière:

- Excusez-moi, Alexandre, un document pour vous. C’est arrivé avant-hier, mais avec le retour de Judith, on a tous été un peu perturbés…

 

Alexandre prend le courrier tandis que se lève le notaire, visiblement très impressionné par la belle infirmière.

 

 

84. appartement Francesco ; int. jour – Judith (off), Francesco

 

Francesco répond au téléphone.

Il est à son bureau devant une feuille blanche qu’il anime de traits, de figures abstraites.

Il n’est pas rasé depuis plusieurs jours et derrière lui, l’appartement paraît dévasté par un désordre brouillon.

 

Judith:

- Alors tu ne me reconnais pas, tu ne sais plus.

 

Francesco:

- Non, je reconnais ta voix, c’est une émotion plus proche de la peur qu’autre chose, je ne sais pas si c’est bien pour moi de te voir. Je pense que tu m’as fait souffrir. J’ai un peu peur d’avoir mal si je te reconnais.

 

Judith:

- La vérité, c’est la vérité qui fait mal, ce n’est pas moi. Au bout du compte, on a mal, alors.

 

Francesco:

- D’accord, je viendrai.

 

 

85. appartement Alexandre ; int. jour – Judith

 

Judith raccroche le combiné et s’observe dans la glace.

Elle ouvre son sac à main posé sur la tablette aux côtés du téléphone, prend un nécessaire à maquillage et commence à se maquiller la paupière tout en recomposant un numéro.

Bientôt, le noir déborde et entame la joue sous son doigt nerveux.

Elle parle d’une voix très douce et qui contraste avec ses gestes violents.

 

Judith:

- Allo Jeanne, c’est Judith.

 

 

86. café ;  int. ext. nuit – Jeanne, Francesco, inconnu, policiers

 

Le café est constellé de miroirs qui renvoient à l’infini l’image des quelques consommateurs.

Jeanne est dans un coin, entre deux miroirs.

Elle a posé ses gants de peau sur la table à côté de son chocolat fumant qui semble absorber toute son attention.

Francesco pénètre dans la salle et jette un oeil circulaire, comme perdu parmi ses reflets.
Il remarque Jeanne qui a toujours les yeux baissés et se dirige après quelques hésitations, d’une démarche somnanbulique vers sa table.

Ils sont vêtus des mêmes couleurs, Francesco a des gants également.

Elle lève les yeux et lui sourit.

Il se tient debout devant elle.

 

Francesco:

- J’ai vu votre photo.

 

Jeanne sourit toujours.

Durant toute la conversation, ils se dévorent des yeux, s’observent comme une révélation, boivent réciproquement leurs mots, heureux d’être ensemble.

Jeanne:

- Je vous ai vu aussi, vous êtiez à la miroiterie un soir. Judith m’a parlé de vous. Vous êtes Francesco.

Francesco:

-  Je pensais la trouver, elle m’avais donné rendez-vous… Vous connaissez Judith?

 

Jeanne:

- Un peu. Nous avons certains goûts communs. Je sais que vous avez perdu en partie la mémoire. Moi aussi, il y a longtemps.

 

Francesco ôte ses gants et les pose sur la table aux côtés de ceux de Jeanne.

Ce sont les mêmes.

 

Francesco:

- Je n’arrive pas à voir la figure de mon père. Mon accident m’a révélé une amnésie antérieure. Mon enfance est confuse et j’ai l’impression que vous faites partie de ma vie.

 

Un garçon arrive et prend la commande de Francesco.

 

Francesco:

- Un chocolat s’il vous plaît.

 

Jeanne:

- Je prendrais un Struedel aux noix s’il vous plaît.

 

Le garçon repart.

Jeanne parle la bouche pleine en fixant Francesco.

Jeanne:

- J’ai eu cette impression moi aussi la première fois que je vous ai vue.

 

Francesco:

- J’hésitais, je craignais de me tromper.

Jeanne:

- J’avais peur également.

 

Le garçon revient avec le chocolat  et la pâtisserie, les pose sur la table et repart.

Francesco et Jeanne observent l’un l’autre le liquide fumant.

Jeanne entame le gâteau.

Dans le fond opposé au leur, l’inconnu au sourire les observe dans le miroir.

 

Francesco:

- Vous aviez un tatouage, je peux voir votre main droite?

 

Jeanne lui offre sa main qu’il saisit délicatement.

Dans la paume, il y a le tatouage déjà vu sur la photo.

 

Francesco:

- Vous avez la peau douce.

 

Jeanne:

- Je ne sais pas d’où ça vient, qui me l’a fait, je ne sais pas, ce n’est pas vraiment laid.

 

Francesco:

- Non, j’ai le même signe au pied droit. C’est curieux quand même.

 

Jeanne:

- Oui.

 

Francesco:

- Je crois que mon père est mort. Ma mère, je ne sais pas, il y a eu un incendie, elle courait. Je ne sais pas si je dois les regretter. J’ai eu tellement peur dans mes souvenirs.

 

Jeanne:

- Je n’ai même pas cette peur. Je vis sur le vide.

 

Francesco:

- La première fois que je vous ai croisée, c’était le hasard?

 

Jeanne:

- Je pense.

 

Francesco:

- Jusqu’à présent je devais avoir peur.

 

Jeanne:

- Plus maintenant?

 

Francesco:

- Je ne crois pas. Ce n’est pas la même peur.

 

A l’extérieur du café, de leur voiture, les deux policiers épient le couple avec des jumelles, lisant sur les lèvres.

 

 

87. appartement Alexandre ;  int. nuit – Judith, Alexandre

 

Judith est au lit, en déshabillé, elle se maquille, tente diverses combinaisons.

Le dessus de lit est jonché de cotons, de flacons de lait démaquillant, de tubes de rouges à lèvres, de poudres de maquillages de différentes couleurs et textures.

Elle s’essuie le visage puis recommence à nouveau, d’une manière incessante.

Alexandre entre et ressort de la chambre, énervé.

Alexandre:

- Mais qu’est-ce que tu fais, tu ne fais rien, tu ne parles plus, quand tu pars, tu vas où, tu penses à quoi.

 

Il la prend par le bras, elle ne réagit pas, le regarde placidement.

Alexandre:

- Quand je te prends dans mes bras, tu penses à quoi, je suis quoi pour toi, réponds moi Judith, réponds moi, je t’en prie.

 

Elle lui caresse les cheveux et l’embrasse sauvagement en le barbouillant de maquillage puis s’écarte et lui nettoie la bouche.

 

Judith:

- Je ne suis pas faites pour ton bonheur, je ne suis pas faites pour le bonheur.

 

Alexandre:

- Mais qu’est-ce que tu dis?

 

Elle fixe le dessus de lit et compte en murmurant les divers objets répandus.

 

Alexandre:

- Qu’est-ce qui a changé en toi?

 

 

88. rues, miroiterie ;  ext. nuit – Jeanne, Francesco

 

Jeanne et Francesco marchent dans les rues, tantôt perdus dans une foule animée, parfois seuls dans des avenues désertes.

Ils sont loin.

Le bruit de leur conversation est très présent, comme perçue de très près, chuchotée.

Il n’y a pas de réel synchronisme.

Ils se sourient parfois.

Ils font corps dans la ville.

 

Jeanne:

- Tu sais, il y a un homme dans ma vie. C’est un homme très fort. Il est sans âge. Il m’aime et je crois que je l’aime. C’est à lui qu’appartient la miroiterie. Il est très généreux.

 

Ils arrivent devant la miroiterie.

 

Francesco:

- Je m’en fous.

 

Il la prend dans ses bras et l’embrasse.

Elle se laisse faire, un peu égarée, sans vraiment lui rendre son baiser.

Francesco:

- Excuse-moi.

 

Il part sans se retourner.

Elle demeure à la porte et s’observe pleurer silencieusement dans les miroirs du magasin.

 

 

89. appartement Albert ; int. nuit – Albert; Judith

 

Albert et Judith sont enlacés sur un large sofa satiné rose jonché de patisseries plus ou moins entamées qu’ils écrasent parfois en mouvements lents.

Judith porte un déshabillé noir, Albert est vêtu de son peignoir rouge.

Il se regardent, presque nez à nez.

Judith, l’air extasié, semble lutter, tous ses efforts tendus vers le visage d’Albert, concentré, un léger sourire animant ses traits.

Albert lui a pris les cheveux dans ses gros poings très blancs et l’empêchent d’atteindre son visage.

Elle tire de toutes ses forces liant le désir et la douleur, sans se servir de ses mains qui caressent avec tendresse la nuque épaisse d’Albert.

Albert la regarde avec inquiétude soudainement, sa bouche tremble, il relâche son étreinte, ils roulent tous deux, il la recouvre de son grand peignoir rouge.
Les patisseries écrasées forment des taches jaunes sur le rose satinée.

On entend murmuré, perdu dans les bruits mous de la chair et des pâtisseries écrasées, sans sychronisation aucune:

 

Albert:

- C’est étrange et troublant comme tu aimes te faire mal. Comme tu aimes avoir peur.

 

Judith:

- Tu deviens ma peur.

 

Albert:

- Il reste ton instinct, ton instinct de survie malgré tout. Je ne suis pas au-dessus de ta peur.

 

Judith:

- Tu m’aimerais encore?

 

 

90. appartement Alexandre, chambre, bureau ; int. aube – Alexandre

 

Alexandre, vêtu d’un costume sombre et portant cravate, assis sur le lit, finit de disposer les effets testamentaires de son ami.

Il forme sur la couche, à la place qu’occupait Judith, la silhouette d’Alphonse à partir des différents détails que celui-ci lui a légué.

Alexandre se perd dans la contemplation des  tatouages et  des taches de naissance qui sont notifiées par des étiquettes manuscrites rattachées aux différents fragments, harmonieusement encadrés.

La grosse enveloppe qu’Alphonse lui a envoyée est ouverte au sol, avec une lettre manuscrite un peu froissée et les photos des tatouages de l’hôpital réunies en un grand cercle au pied du lit.

Alexandre ramasse la lettre. On y lit:

 

« On dirait la constellation d’Orion »

 

Chaque photo a été numérotée et son numéro reporté sur un plan de la-dite constellation, joint au courrier.

 

« Pour la secte, rien n’est sûr. À tout hasard, le journaliste qui s’occupa de l’affaire est Georges Clotère. Il est à la retraite, au rebut, dans la banlieue périphérique à Villejuif, 25 cité des Ormeaux. La bien nommée, je présume.

Je t’envie d’aimer comme tu aimes, mon cher ami, aimer, c’est le rêve, et le rêve, c’est autre chose. Moi, je crois que je n’aimerai plus. Sinon d’amitié!

À bientôt Alexandre, courage!

signé: Alphonse. »

 

Alexandre fait un tas de toutes les photos de l’hôpital et les range avec la lettre dans l’enveloppe.
Il amasse ensuite les différents fragments d’Alphonse, très précautionneusement, et porte le tout dans son bureau, une pièce sans ouverture, dont les murs sont tapissés ainsi que l’étaient ceux d’Alphonse de rayonnages et de photos.

Il recouvre un pan de mur avec la peau d’Alphonse, à l’aide de clips déjà en place, dont il adapte le positionnement à la surface de chaque fragment.

Puis il ouvre un tiroir, en sort la photo évoquant la silhouette de Judith et retourne dans sa chambre après avoir fermé son bureau.

Il se couche sur le dessus de lit, la photo entre les mains et demeure immobile à pleurer silencieusement.

 

 

91. café ; int. ext. jour – Francesco, Alexandre

 

Francesco et Alexandre sont attablés près de la fenêtre et contemplent la rue.
Francesco boit du chocolat, Alexandre fume un cigarillos en remuant son café.
Il n’est pas rasé depuis longtemps, est nerveux, ses gestes sont maladroits: il fait tomber sa cuillère, renverse son breuvage, répand sa cendre un peu partout.

Francesco est très calme, un peu absent.

 

Francesco:

- Tu l’aimes à ce point?

 

Alexandre:

- Je n’y peux rien.

Francesco:

- Je crois que j’étais comme toi avec elle. Je ne me souviens plus, c’est une impression de malheur, de douleur. Une sensation de blessure. Ça peut être terrible d’aimer.

 

Alexandre:

- Il y a quelque chose, elle a une liaison. Elle a tellement changé. Tu sais, je ne crois pas qu’elle veuille me faire du mal, elle ne veut pas jouer, avant elle jouait, maintenant, elle fuit, elle se fuit elle-même, elle fuit. Elle est absente. Je la retrouverai. Elle m’aimait, on ne cesse pas d’aimer comme ça. C’est une autre qui ne m’aime plus. Ce n’est pas Judith.

 

Francesco:

- Où est-elle alors?

 

Alexandre:

- Toute proche. Très près. Comment tu as fait pour l’oublier?

 

Francesco:

- Je suis amoureux Alexandre. C’est peut-être pour ça que je l’ai oubliée.  Pourtant c’est à cause de Judith…

 

Alexandre le regarde avec plus d’attention.

 

 

92. appartement Albert ; int. jour – Jeanne, Albert

 

Jeanne est menottée à l’une des colonnes du lit.

Elle est vêtue d’un déshabillé blanc, allongée en arabesque sur le satin rose.

Albert lui donne à dévorer une patisserie crèmeuse, il a son grand peignoir rouge, il est debout, massif.

Il suce avec volupté ses gros doigts, embrasse en lèchant la crème aux commissures les lèvres de Jeanne puis la détache.
Elle lui caresse la tête, doucement, comme il vient s’assoir à ses côtés.

Elle a une voix éthérée, des larmes dans les yeux.

 

Jeanne:

- Albert, je suis amoureuse.

 

Albert:

- Ça me fait plaisir, Jeanne, l’amour, c’est ce qu’il y a de plus beau.

 

Jeanne:

- Il s’appelle Francesco, il a tes yeux.

 

Albert:

- C’est bien, c’est très bien, c’est comme si on fondait une famille l’amour.

Jeanne:

- Je ne serai plus avec toi.

 

Albert:

- Tu seras toujours avec moi. Avec tous ceux que j’aime. Ce n’est pas parce que l’on aime que l’on est séparés. Non, non, l’amour, ça devrait être un lien ; pour moi, il fait partie de la famille cet enfant, c’est mon fils maintenant. Je vais prévenir ma femme, elle sera heureuse. Tu devrais la voir plus souvent, elle a tellement besoin d’amour. Elle t’aime, je le sais.

 

Jeanne:

- Merci Albert, merci.

 

Elle pleure dans son épaule, il la berce un instant puis la bascule à terre et l’étreint bestialement.

 

 

93. hôpital ; int. soir – Alexandre, infirmière

 

Alexandre pleure, à demi-dévêtu dans une chambre vide, à l’exception du lit sur lequel il est juché.
Il se laisse embrasser, caresser par l’infirmière dont la blouse ouverte laisse apparaître des fragments de chair blanche et troublante.

Elle virevolte autour de lui, il demeure impassible et pleurant, bientôt, elle se lasse.

 

infirmière:

- Alexandre, ça ne va pas, ça ne va pas. Il faut l’oublier, il faut refaire ta vie.

 

Alexandre:

- Ça ne va pas, ça ne va pas. Je ne peux pas. Je ne peux pas. Je ne peux pas l’oublier.

 

L’infirmière se rhabille lentement en s’écartant.

La porte s’ouvre.
Les deux policiers en civil entrent brutalement.

 

policier Jacques:

- Docteur, il faut qu’on discute.

 

Le policier Joseph raccompagne l’infirmière qui explose en sanglots et la suit au-delà de la porte qu’il referme sur Alexandre et son confrère.

 

policier Joseph:

- Allons, allons, ma petite, une belle fille comme vous… Vous savez, j’ai d’horribles névralgies…

 

 

policier Jacques:

- Vous êtes bien seul et nous, si vous saviez… Ça crèe des liens, non?

 

Il lui tend un porte-document.

 

policier Jacques:

- C’est pour votre collection. On découvre des cadavres un peu partout ces temps-ci. Vous saviez qu’on volait le corps de vos anciens patients? Il faudrait que vous soyez plus pragmatique docteur, plus simple. Il n’y a pas loi sans nécessité, pas de collection sans ordre, vous manquez d’ordre peut-être. Il faudrait trouver le fil directeur de ces petits signes abstraits. Un fil, c’est un lien, c’est une armature, ça vous rend plus fort. Ça vous aide à vivre.

 

Alexandre:

- Je ne vous comprends pas et vous ne me comprenez pas. Ma collection, c’est mystérieux pour moi, ça me procure de l’émotion. C’est la beauté pour moi, ces signes, ça ne représente rien d’autre que l’émotion pour moi.

 

Le policier Jacques dodeline de la tête d’un air désespéré.

 

policier Jacques:

- On ne se comprend pas. On ne se comprend pas.

 

 

94. appartement Albert, bureau Albert ; int. nuit – Albert, employés

 

Albert sort de sa chambre. Il est vêtu d’un costume trois pièces très habillé. Il traverse un couloir, prend un ascenseur.

Il se regarde dans la glace de la cabine, s’éponge un instant les yeux rougis et se fait une grimace haineuse.

 

Albert:

- Je l’aime encore et encore plus.

 

Il sort de l’ascenseur et traverse un autre couloir descend un demi-étage, prend un autre ascenseur accessible avec une carte magnétique, passe par une sorte de sas, toujours avec sa carte, se retrouve dans un hall de bureau empli de monde.

Les gens le saluent, déférents, il traverse la salle où règne une agitation studieuse et s’installe à son bureau, tout au fond, qui surplombe l’ensemble.

 

 

95. café ; int. nuit – Alexandre, Jeanne

 

Alexandre et Jeanne sont attablés dans le fond de la salle. Ils boivent.

Elle est  un peu éthérée, lui, pressant, embarrassé.

 

 

Alexandre:

- Je ne voulais pas vous faire peur, Francesco m’a dit que vous connaissiez Judith, elle vit avec moi après… après une sorte d’accident. Elle a changé, on travaillait ensemble. Vous pouvez me parler d’elle?

 

Il lui tend ses papiers.

 

Alexandre:

- Voici mes papiers,  je m’appelle Alexandre, je vous assure, je ne lui veux que du bien, je suis inquiet. Je suis médecin. Elle a changé, je voudrais savoir pourquoi.

 

Jeanne remarque une photo affichant Alexandre et Judith devant l’hôpital, bras dessus, bras dessous.

 

Jeanne:

- C’est quoi le bien pour vous?

 

Alexandre:

- La vie, l’amour peut-être. Elle a une telle soif de destruction. On dirait qu’elle est en dehors de la vie.

 

Jeanne:

- Qu’est-ce que je peux vous dire?

 

Alexandre:

- Comment vous vous êtes connues?

 

Jeanne:

- Par un ami. Un vieil ami à moi, je ne sais pas comment ils se sont rencontrés, il y a quelque chose de fort entre eux. Je ne la connais pas depuis longtemps, mais c’est comme si c’était ma petite soeur, elle ferait partie de ma famille, elle est tendre, fragile. Je l’aime beaucoup.

Alexandre:
- Vous savez, elle était si forte avant, si dure.

 

Jeanne dessine des signes sur la table.

 

Jeanne:

- Je ne sais pas. Vous la connaissez peut-être mal?

 

Alexandre:

- Non, il y a quelque chose. Elle a été enlevée, une histoire bizarre, on lui arrachait les dents. C’est après qu’elle a changé.

 

 

Jeanne:

- Vous êtes bizarre, vous êtes drôle.

 

Alexandre:

- Je vous assure, c’est vrai, j’ai fait la retransplantation. Vous pourrez vérifier à l’hôpital.

 

Jeanne:

- C’est drôle, j’ai du mal à vous prendre au sérieux.

 

Alexandre:

- C’est qui votre ami par qui vous la connaissez?

 

Jeanne:

- C’était mon ami. Vous savez, je suis amoureuse, alors je ne le verrai plus avant longtemps.

 

Elle se met à pleurer et à rire en même temps.

 

Alexandre:

- Enfin, ne pleurez pas, il ne faut pas, c’est inutile.

 

Jeanne:

- Non, c’est nécessaire, c’est absolument nécessaire. Aimer, c’est comme mourir, vivre pour un autre, c’est mourir, c’est beau, c’est compliqué quand on s’en rend compte, on se rend compte qu’on est obligé de se priver du reste, ou que le reste est mort, qu’il a disparu. Alors je pleure parce qu’en fait, ça ne va pas me manquer, mais j’ai honte aussi. Je suis très fatiguée vous savez. Je n’aurai pas dû, je ne voulais pas.

 

Alexandre:

- Vous ne vouliez pas quoi?

 

Jeanne:

- Je ne voulais pas qu’il me dise en revoir comme ça, cet ami qui n’est plus un amour. Cet amour que je perds. Je ne sais pas comment c’est venu cet amour. C’est Judith qui m’a présentée Francesco.

 

Alexandre:

- Francesco…

 

Jeanne:

- Oui… Mais c’est bien, Albert ne souffre pas, il ne peut pas souffrir, il aime trop. Vous savez, il aime réellement Judith. Il voudrait que le monde soit une famille.

 

Alexandre:

- Il l’aime… Parlez moi d’Albert…

Jeanne:

- Albert, il est tellement fort. Vous savez, je n’ai pas de famille. Mes parents sont morts quand j’étais toute petite. Albert, c’est devenu ma famille. Je suis fatiguée, je pars. Ne soyez pas triste. C’est normal d’être triste. Vous n’êtes pas très normal.

 

Comme elle se lève, Alexandre lui prend la main et constate son tatouage et la marque rougeâtre qu’ont laissées les menottes au poignet.

 

Alexandre:

- Vous êtes tatouée?…

 

Jeanne:

- Oui…Je ne sais pas d’où ça vient, j’étais toute petite je crois. Je pars monsieur Alexandre. Vous êtes amoureux de Judith et malheureux. Je suis désolée, sincèrement, je suis désolée.

 

Elle part. Alexandre la suit des yeux, pensif.

 

 

96. hôpital ; int. nuit – Monsieur Vagel, Madame Vagel

 

Monsieur Vagel est au chevet de sa femme, dans la lumière diffuse des veilleuses. Quelques rares hospitaliers passent de temps à autres, prenant quelques notes sur des tableaux de température, tension ou autres ; changeant les ampoules des perfusés.

Il parle doucement en tenant la main de sa femme inconsciente.

 

Monsieur Vagel:

- Tu ne veux plus lutter, tu as trop mal. Tu sais je ne t’ai jamais quittée. Ce que je fais à présent me rend malade, tue aussi sûrement que ton cancer. Ils seront nombreux à suivre ton cercueil ma chérie. Quand on souffre, ça fait toujours du bien de voir le mal et la douleur nous soutenir. Ils paieront mon amour, ta vie qui s’enfuit, ils paieront pour tes baisers asséchés, pour ton corps qui était si beau, tes yeux qui brillaient, ta peau si tendre qu’il me vient des frissons encore et encore.

 

 

97. rues, immeuble Alexandre, voiture ; ext. int. nuit – deux policiers en          civil

 

Le chauffeur est allongé sur le siège totalement baissé, il porte toujours sa minerve et paraît très pâle. L’autre policier parle dans la radio de la voiture.

 

 

 

policier Joseph:

- Il est remonté jusque là ; il a rencontré l’autre fille. Ils ont parlé. Elle est avec l’amnésique à présent.

radio:

- À force de démêler les fils, de rencontrer tout le monde, il finira par nous rendre confus. Il faudra faire pression sur Albert, brutalement. Maintenez la surveillance. Et si le toubib ne sait rien, ne veut rien savoir, écartez-le de force. Compris?

 

La radio coupe le contact.

policier Joseph:

- Okay chef, très bien chef, d’accord chef. En tout cas, moi je ne veux pas comprendre. Je veux croire aux lois, à l’ordre, à un idéal simple de justice.

 

Le chauffeur redresse son siège et démarre. Il a du mal à tourner la tête.

 

policier Jacques:

- Tu pourrais passer le permis quand même.

 

policier Joseph:

- On n’a pas le temps, tu vois bien qu’on n’a pas le temps. Et puis, j’aime bien ta manière de conduire.

 

La ville défile à toute allure.

 

 

98. rues, immeuble Albert ; int. nuit – Albert, Judith

 

Judith est seule devant le lit rouge à baldaquins.

Elle se déshabille rapidement et ne garde qu’une nuisette noire.

Elle s’attache un poignet à l’une des colonnes puis après quelques efforts parvient à menotter l’autre à la colonne opposée.

Elle attend, anxieuse.

Albert arrive dans son ample peignoir rouge.

Il la fixe en souriant.

Albert:

- Tu viens en avance et tu m’attends comme un petit chat affamé.

 

Il se rapproche d’elle et la gifle.

Elle reçoit la claque en souriant.

 

Albert:

- C’est comme une drogue.

 

Il se détourne d’elle soucieux et prépare un gâteau en versant d’un petit pot de porcelaine un coulis de framboise sur la surface glacée sucrée.

 

Albert:

- Tu aimes la peur, je représente la peur pour toi?

 

Judith:

- Non, je n’ai pas peur. La mort.

 

Albert lui inserre un morceau onctueux tout mouillé de framboise dans la bouche, en étalant le coulis jusqu’au menton.

 

Albert:

- Tu sais Judith, ma force, c’est que je suis déjà mort. Et j’aime ça.

 

Il s’assied à ses côtés et sort de la poche de son peignoir un gateau sec qu’il se met à grignoter. Il lui caresse les cheveux de sa main libre. Elle a les yeux mi-clos.

 

Albert:

- Tu commences à mourir. C’est une question de volonté, la mort. Le désir, le plaisir. Tu me diras quand tu seras prête.

 

Judith:

- Bientôt…

 

Albert l’embrasse avec délectation.

 

 

99. rues, immeuble Albert ; ext. aube – Alexandre, Judith

 

Judith sort  de l’immeuble, d’une démarche hagarde, échevelée, très pâle.
Alexandre traverse la rue en courant et se campe devant elle, l’empêchant d’avancer.
Une voiture s’arrête à leur niveau comme Alexandre la secoue en hurlant.

 

Alexandre:

- Qu’est-ce qui t’arrive Judith? Je veux voir ce type, ce monstre. Il s’appelle Albert, hein?

 

L’inconnu de l’hôpital au sourire étincelant surgit de la voiture et assène un grand coup à la face  d’Alexandre. Judith, égarée, n’a pas cessé de rire depuis qu’Alexandre l’a empoignée.

Alexandre se relève, vindicatif, mais l’inconnu l’asperge du contenu d’une petite bombe de poche avant qu’il ait pu lui rendre son coup. Alexandre aveuglé porte ses mains à ses yeux.

L’inconnu ouvre la portière arrière du véhicule.

 

 

inconnu:

- Je vous ramène docteur?

 

Judith pénètre dans le véhicule. Alexandre se laisse entraîner à sa suite en tatonnant.
Il presse un mouchoir contre son visage tandis que Judith lui caresse la nuque, l’air absent.

 

Alexandre:

- Qui êtes-vous?

 

inconnu:

- Le mystère, docteur, le mystère de l’amour.

 

La voiture démarre.

À sa suite, on découvre bientôt le véhicule des deux policiers.

 

 

100. rues, « quartiers chauds », hôtel ; ext. aube – Jeanne, Francesco

 

Jeanne et Francesco marchent à petits pas .

Ils se tiennent par la main, très chastes, dans les rues presque vides où traînent encore quelques noctambules égarées, des prostituées fatiguées, des droguées et des dealers.

Ils regardent droit devant eux, sans sourire et sans parler.

Les néons s’éteignent sur leur passage, les grilles claquent, on ferme les clubs, les sex-shops.

On entend leur conversation murmurée (il n’y a pas de synchronisme).

 

Jeanne:

- Je suis seule avec toi, pour toi. Je ne reverrai plus mon ami.

 

Francesco:

- Qui était-ce?

Jeanne:

- Le passé, mon passé. Je suis morte à présent parce que je t’aime.

 

Francesco:

- On n’échappe pas à la vie comme ça, Jeanne. Ce n’est pas un deuil, l’amour, ça ne devrait pas l’être…

 

Ils arrivent devant l’entrée d’un hôtel.

Ils y pénètrent.

 

 

 

 

101. appartement Alexandre ; int. jour – Judith, Alexandre

 

Alexandre est étendu sur le lit, un linge mouillé couvre ses yeux.
Judith est revêtue d’une longue robe de nuit blanche. Elle est assise au pied du lit et lui caresse les pieds, absente.

 

Alexandre:

- Tu me quittes, tu t’en vas, tu te perds. J’ai peur pour moi, bien sûr, parce que je t’aime, parce que je ne comprends pas ce que tu es, tu as changé, tu ne me dis rien. J’ai peur aussi pour toi, je sens cette menace depuis ton enlèvement, une présence terrible, tout s’obscurcit autour de nous, en nous. Avant, j’étais l’un des objets de ta souffrance, tu me faisais souffrir comme tu faisais souffrir Francesco, il y avait de l’amour et de la vie dans cette douleur que tu avais, que tu répandais, maintenant, cette souffrance est en toi, bien sûr, je souffre par toi, mais c’est autre chose, l’objet de ta souffrance, de ton amour, c’est toi-même, tu es devenue amoureuse de ta douleur. Ces gens qui t’ont enlevée, ces documents et les tatouages, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce qu’ils t’ont fait? Je ne sais pas pourquoi tu restes auprès de moi, tu méprisais la pitié avant, peut-être qu’il te reste quelques parcelles d’un instinct de survie qui te font redouter ma mort ou la tienne. Mon amour pour toi a lié nos destins, je mourrai par toi si tu ne m’aimes plus et tu ne me survivras pas longtemps: si tu ne m’aimes plus, tu auras glissé de l’autre côté de la vie.

 

Judith ne le regarde pas.

Judith:

- Tu as raison, nous allons tous mourir d’amour.

 

Elle lui baise les pieds puis lui mord l’orteil, très fort. Il crie.

 

Judith:

- Tu vois, il y a encore de la vie en toi. Moi, ça ne me fait plus mal d’avoir mal.

 

 

102. hôtel ; int. jour – Jeanne, Francesco

 

Jeanne et Francesco sont face à face dans la chambre glauque où résonnent les bruits du compteur et des tuyauteries, les échos des passes des chambres avoisinantes, les pas dans l’escalier.

Les rideaux sont tirés et la pièce baigne dans une lueur rouge orangée issue du plafonnier.

Ils sont nus et s’effleurent le corps de doigts tremblants.

 

Jeanne:

- J’ai peur, j’ai l’impression d’une faute terrible.

 

 

Francesco:

- Moi c’est pareil. Qui nous punira?

 

Jeanne:

- Je voudrais que ce soit toi. Bats-moi s’il te plaît. Si tu m’aimes.

 

Francesco:

- Non, je ne peux pas.

 

Jeanne:

- Tu ne m’aimes pas assez.

 

Francesco la gifle.

Jeanne lui sourit:

 

Jeanne:

- C’est bien, je n’ai plus peur.

 

Elle le claque à son tour.

Il lui sourit puis lui donne à son tour une autre gifle.

Ils continuent ainsi un long moment jusqu’à être hors d’haleine, rougeoyant des coups reçus.

Jeanne prend la main de Francesco et en mord la paume.

Les larmes lui montent aux yeux. Elle le surveille et s’arrête quand une larme traverse sa joue.

Il prend sa main à son tour et la mord jusqu’au sang.
Elle finit par sangloter. Il pleure avec elle.

Ils s’enlacent.

Francesco se couche sur Jeanne qui le contemple d’abord avec ravissement puis paraît s’effrayer soudainement.

 

Jeanne:

- Non, non pas comme ça, c’est lui que je vois, tu as ses yeux, c’est toi que j’aime.

 

Elle se retourne, se couche sur le ventre.

Elle sourit.

 

Jeanne:

- Francesco…

 

 

103. appartement Alexandre ; int. jour – Alexandre

 

Alexandre se réveille en sursaut.
Il est dans son lit, la chambre est innondée de soleil.

Il enlève le linge qui lui couvrait la face et cligne douloureusement les yeux sous la lumière.

Il se lève en titubant.

 

Alexandre:

- Judith! Judith!

 

 

104.appartement Albert, voiture ; ext. int. jour – Alexandre, inconnus,     policiers

 

Alexandre se précipite vers l’entrée de l’immeuble d’Albert, tentant de forcer le barrage humain que lui font les trois inconnus (les premiers qui lui annoncèrent l’enlèvement de Judith).

Il est refoulé brutalement.
Il s’éloigne en reniflant.

La voiture des deux policiers en civil vient à sa rencontre.

Le policier passager descend et lui cède sa place à l’avant.

La voiture redémarre et file dans la ville.

Durant la course, le véhicule s’éloigne du centre, gagne les « quartiers dificiles »: on voit de loin des bagarres, des dealers et leur clientèle, des bandes errantes, des clochards…

 

policier Jacques:

- Ce n’est pas si facile, ce n’est pas si simple vous voyez…

 

Alexandre:

- Qu’est-ce que vous voulez?

 

policier Jacques:

- On veut savoir. Vous faites une enquête, nous aussi. Vous êtes très amoureux de cette fille…

 

Alexandre:

- Salauds.

 

policier Jacques:

- Oui, nous, on est simple vous savez, les femmes, on les aime simplement, on ne se pose pas trop de questions, vous, vous êtes un intellectuel de l’amour, ça nous intéresse et ça nous agace. Notre vie à nous, c’est simple, il y a l’ordre, on se fie à l’ordre, on obéit, vous, vous commencez à vous foutre de l’ordre, c’est pour ça qu’on est salaud. Vous n’êtes pas correct avec l’ordre établi, c’est nous l’ordre établi. Vous nous cachez ce que vous savez de Judith, des signes de tout ça, on voudrait juste en savoir plus. Vous savez, on n’est pas complètement stupide en fait, on se rend bien compte. On veut éviter le pire. On vous avait prévenu.

 

Alexandre:

- Vous êtes merdiques. Vous entretenez le chaos, vous vous servez de la folie de Judith.

 

policier Jacques:

- Le chaos, la folie…  Non. On se cantonne dans les petites choses, dans les petits problèmes, on travaille pour les petits pouvoirs, c’est sûr, on se voile la face, mais on vit bien, on a des petits idéaux, on croit en la petite humanité, vous, vous allez vers le désespoir, ça nous chiffonne parce que ça interfère avec l’ordre. Vous êtes comme votre amie, vous sortez des limites.

 

policier Joseph:

- Votre amie a un ami. Vous le savez.

 

policier Jacques:

- Ce que vous ne savez pas, c’est qu’il est fou. Vous, votre folie, ça va encore, elle est petite, on peut la circonscrire, c’est un cercle minuscule, de la douleur « propre », comme on a de l’amour propre. Je ne dis pas ça pour vous dévaloriser. Mais dans le fond, ça ne gêne que vous pour l’instant, quelques malades à l’hôpital, mais il y a d’autres médecins, c’est pas très grave. Lui, sa folie, elle gêne tout le monde. Il est trop fort, il éclabousse, ça fait peur, il interfère avec tous les petits pouvoirs qui font notre vie vous voyez. Les signes, on sait pas ce que c’est, ça fait partie de sa folie, de son pouvoir. Pour l’instant, il croit qu’on est avec lui, mais c’est pas vrai, on a des doutes, alors on voudrait que vous nous aidiez. On pourrait récupérer votre amie… avant qu’elle crève, si vous nous aidiez.

 

Alexandre:

- Vous vous en foutez de sa vie ou de la mienne.

 

policier Joseph:

- Il a fait mourir d’amour bien du monde depuis qu’on le surveille.

policier Jacques:

- L’amour, le pouvoir, la mort, quand on est compliqué…

Alexandre:

- Vous devez savoir que je ne sais rien.

 

policier Joseph:

- Vous ne voulez rien savoir, c’est autre chose. On aura essayé hein!

 

policier Jacques:

- Bien. Ce que vous voulez savoir, ça ne nous intéresse plus, en fait, ça commence même à nous gêner. Vous devenez brouillon avec la jalousie. Vous embrouillez nos pistes. Voilà. Vous nous gênez. Laissez tomber. Vous nous foutez la paix, vous arrêtez de suivre votre ancienne maîtresse n’importe où, vous arrêtez de vous faire casser la gueule partout. Vous ne savez rien sur les signes? Okay, vous ne saurez rien sur rien. On prend en charge cette hystérique qui vous colle à la peau mais sans vous, sinon, vous aurez aussi affaire à nous, on pourrait vous le faire payer d’une manière ou d’une autre.

 

Alexandre:

- Je n’ai pas d’ordre…

 

policier Joseph:

- Vous connaissez l’histoire du bègue et du boîteux?

 

Alexandre:

- Comment?

 

policier Joseph:

- C’est le bègue au boîteux: je je je crois que que pour ne pour ne pour ne poupour ne plus boîter, tu, tu tu tu devrais marcher un marcher un marcher un pied dans le dans le caca dans le caca dans le cacaniveau et l’autre sur le sur le sur le trotro trottoir, comme ça tu  tu tu tu ne boîterais plus. Le boiteux répond: ta gueule.

 

La voiture freine brutalement .

Alexandre en est expulsé avec violence.

La voiture repart, on entend à l’intérieur des rires tonitruants.

 

 

104. hôtel ; int. nuit – Jeanne, Francesco

 

Auréolés d’une lueur rouge orangée tremblante, Jeanne et Francesco se bercent doucement comme de petits enfants en murmurant une vague comptine.

 

 

105. rues, voiture ; ext. int. aube – Judith, Albert, Monsieur Vagel, les      deux policiers, trois inconnus

 

Albert, emmitouflé dans un vaste manteau, marche à pas vifs, l’air triomphant.

Judith le suit avec quelque peine, pressant le pas, courant presque parfois pour ne pas se laisser distancer.

Une partie de son visage est dissimulé par les bandages, quelques bleus parsèment sa joue gauche et son front.

Malgré les pansements, elle est rayonnante, visiblement heureuse.

 

Albert:

- Nous allons de plus en plus loin, Judith, nous atteindrons bientôt la perfection de notre amour, j’en suis certain. J’ai rendez-vous à présent, il faut que tu me laisses, que j’affronte le quotidien et ses turpitudes.

 

Judith court à sa suite, essoufflée. Albert s’arrête brusquement, se retourne, l’embrasse à pleine bouche et traverse la rue.

D’une berline luxueuse dont le moteur ronronne, le policier Jacques descend de son poste de chauffeur pour ouvrir la portière arrière. Albert s’engouffre dans le véhicule qui démarre aussitôt, suivi par une ambulance, tout aussi luxueuse, à l’avant de laquelle on reconnaît l’inconnu au sourire.

Albert et Monsieur Vagel sont confortablement assis à l’arrière, isolés par une cloison opaque du reste de l’habitacle. A l’avant, aux côtés de Jacques, se tient crispé le policier Joseph.

Le paysage urbain défile au-delà des vitres teintées.

 

Albert:

- Comment vont les affaires Monsieur Vagel?

 

Monsieur Vagel:

- Il y en a de toutes sortes, certaines, embarrassantes.

 

Albert:

- Ah ah! Pourtant, le paysage devient plus clair et lumineux. Il n’y a d’entraves et d’embarras que ceux que l’hypocrisie et le dégôut de soi disposent malproprement sur le fin gazon où nous posons nos petits pieds fragiles.

 

Il éclate d’un grand rire.

 

Albert:

- Je suis d’humeur lyrique, décidément, l’amour me donne des ailes, je deviendrais bucolique si je ne me surveillais pas!

 

Monsieur Vagel:

- N’allez pas trop loin, Albert. Vous dérangez un peu. Vos affaires finissent par devenir troubles aux yeux d’un pouvoir qui vous doit, c’est vrai beaucoup, mais à qui vous devez également.

 

Albert:

- Je dérange beaucoup, donc.

 

Monsieur Vagel:

- Il faudrait vous montrer plus redevable, Albert. Et ne pas interférer inutilement.

Je suis chargé de vous mettre en garde.

 

Albert:

- Il y a des signes qui n’auraient pas dû vous échapper…

 

Il rit à nouveau, très fort, provoquant une grimace chez M. Vagel.

 

Monsieur Vagel:

- Faites attention Albert.

Albert:

- Vous savez que je ne fais attention à rien. Je perds mes enfants, je perds mon temps, je suis distrait… Vous ne me faites pas assez peur, Monsieur Vagel. Soyez plus précis dans vos remontrances, dans vos menaces.

 

Monsieur Vagel:

- Le pouvoir s’inquiète. Vous supprimez les éléments régulateurs. il y a un climat…

 

Albert:

- C’est un constat météorologique, ma parole! C’est dans ma nature. Vous ne vous en plaigniez pas, il y a peu. Cette fois-ci, j’ai les cartes maîtresses, Monsieur Vagel. Mais je me fous de votre pouvoir, vous savez bien, ce que j’aime, c’est le sucré de la vie, le reste, qu’importe! Cette discussion n’aboutira pas je crains. Je descends, vous n’êtes pas très drôle. Vous ne comprenez pas ma nature… J’ai faim! Je ne veux ni vous rassurez, ni vous inquiétez. Je suis à part, à part entière, votre mauvaise conscience sans conscience.

 

Il repart d’un grand rire.

La voiture s’arrête.

Albert en descend et monte dans le véhicule suiveur, l’ambulance, qui prend aussitôt une rue adjacente.

 

Dans la voiture de Monsieur Vagel, les deux policiers marmonnent entre eux:

 

policier Jacques:

- C’est étrange, lui si discret, s’afficher ainsi.

 

policier Joseph:

- Il serait amoureux?

 

policier Jacques:

- Je ne pensais pas qu’il pouvait aimer.

 

policier Joseph:

- C’est intéressant.

 

Monsieur Vagel fait coulisser la cloison de séparation.

 

              Monsieur Vagel:

- Conduisez-moi au ministère. On ne se cachera plus à présent.

 

 

106. brasserie de l’hôpital ; int. jour – Alexandre,Francesco, clients,       inconnu

 

Alexandre est comme tapi à sa place habituelle, dans un coin de la salle.

Il est mal rasé, négligé,le visage encore tuméfié.

Francesco est assis en face de lui, l’air distrait, il fixe le va-et-vient des clients dans le grand miroir qui lui fait face.

De temps à autre, l’inconnu au sourire brillant sourit plus largement dans la glace, en relevant la tête, placé un peu plus loin et surveillant les deux amis.

Le juke-box diffuse « la mauvaise prière » interprétée par Damia.

Alexandre étale sur la table, devant Francesco désabusé, sa collection de photographies de taches de peau enrichie des tatouages plus récents découverts sur ses patients et sur Judith.

 

Alexandre:

- Tu vois, c’est comme si un destin indéchiffrable s’était inscrit malgré nous. On est marqués, mais on demeure ignorants. Ces traces, ça veut dire quelque chose et on ne sait pas. Il y en a qui trichent, comme si tout ça, ce n’était déjà pas assez compliqué. Regarde, c’est ton tatouage, là, celui de Judith, là les malades, ce pauvre Alphonse ici, et là encore… Quand on change les signes, ça perturbe, c’est comme ça que Judith est partie, toi aussi, tu as changé. Celui qui marque, il rajoute encore du hasard, il contrarie le destin. C’est un salaud, un dégueulasse.

 

Francesco:

- Alexandre, tu délires. Laisse tomber Judith. Les gens changent. D’eux-même et malgré tout.

 

Alexandre:

- Peut-être, mais c’est lent, c’est naturel. D’accord on change mais pas comme ça. Il y a quelqu’un qui triche avec Judith. On a triché avec toi. Toi, c’est encore autre chose, tu es tombé sur la tête.

 

Francesco:

- Alexandre, je ne veux pas t’aider. Je ne veux pas penser à un autre destin que le hasard.

 

Alexandre:

- Ce n’est pas le hasard qui a marqué Judith, et mes patients, et Alphonse.

 

Francesco:

- Jeanne est marquée aussi. Je ne veux pas t’aider. Je l’aime. C’est la seule vérité à laquelle je veux croire.

 

Alexandre:

- Tu sais, la seule vérité, c’est la mort. C’est ce que tu m’avais dit.

 

 

 

 

 

107. hangar, chambre ; int. jour – Albert, silhouettes

 

Albert est étendu dans son fauteuil de dentiste, il visionne un film sur un moniteur dont on ne voit que le dos mais dont la lumière anime son visage scarifié, attentif et souriant.

Derrière lui, les ombres d’un tournage et son agitation se dessinent sur la surface vacillante des grands rideaux rouges qui entourent la pièce.

Il répond au téléphone.

 

Albert:

- C’est très bon, il faut commencer la distribution, ce sera un grand succés. Oui, les fournisseurs habituels.

 

Il raccroche, compose un nouveau numéro.

 

Albert:

- Ce type du ministère, il pose encore problème, je sens qu’il pose problème, il en veut toujours plus, il faudra vous méfier de lui. Je sais le dossier est chargé, il est prisonnier d’une certaine manière. Mais il m’emmerde. On me surveille, ça m’énerve, ils ne savent pas ce qui se passe quand je suis énervé, ils ne savent pas ce que c’est, ils sont tellement petits, étroits, dans leur haine. Essayons encore de négocier. Mais il est tard, très tard. Bientôt, il sera trop tard. Je suis plus méchant qu’eux. Je me fous de leur pouvoir. De leur morale. On a des liquidités sur le territoire? Les comptes autrichiens? C’est toujours ça. Ils n’ont pas de morale dans leurs affaires, ils ne comprennent pas la mienne. Ils veulent me circonscrire. Je cesserai de jouer leur jeu avant peu.

 

Il s’adresse à un nouvel interlocuteur.

 

Albert:

- Augmentez les doses des cérémonies, tout peut se passer très vite maintenant, vous avez reçu les nouveaux sermons, poursuivez dans ce sens, je vous aime bien.

 

Sur l’écran qui lui fait face, apparaît le visage radieux de Judith.

Il passe comme une ombre gigantesque devant l’écran et part.

 

 

108. rues ; ext. jour – Francesco, Jeanne, policiers

 

Jeanne et Francesco déambulent côte à côte.

Ils quittent le quartier de leur première nuit, parsemé de sex-shop, de cafés, de clubs, d’hôtels borgnes.

Ils sont perdus dans la foule bruyante.

Ils croisent sans les voir les passants affairés, quelques prostituées.

Leur conversation presque chuchotée apparaît au premier plan.

Jeanne:

- C’est douloureux comme je t’aime, il me faut cette souffrance pour rendre concret ce bonheur de t’aimer.

 

Francesco:

- Tu me tuerais un jour, j’aimerai ça, j’aimerai tellement ça…

 

Jeanne:

- Je te tuerai pour mourir aussitôt. Avec toi, je ne me drogue plus, ce n’est plus la peine. J’ai la même souffrance et le même bonheur.

 

Jeanne et Francesco se perdent dans la foule.

La voiture des policiers en civil roule au ralenti à quelques distances provoquant un concert de klaxons et d’injures automobilistes.

 

 

109. hôpital, chambre Madame Vagel ; int. jour – Monsieur Vagel,    Alexandre, infirmière

 

Alexandre et Monsieur Vagel sont au chevet du lit de Madame Vagel, décédée.

Les appareillages électroniques sont muets et une infirmière achève d’enlever les derniers nécessaires à perfusion, débranche les derniers câbles.

Alexandre est mal rasé, très négligé, sa blouse est presque grise et tachée d’humeurs de diverses couleurs, du rose au vert d’eau.

 

Alexandre:

- Je vous ai prévenu au moment précis du décés clinique, comme vous le désiriez, Monsieur Vagel. Je ne pense pas qu’elle ait souffert. Nous avions augmenté la dose de sédatif, elle ne devait plus sentir la douleur depuis deux jours déjà.

 

Monsieur Vagel:

- C’est comme ça, docteur. Je ne devrais pas vous en vouloir. Pourtant, vous saviez, je vous l’avais dit, comme je l’aimais.

 

Alexandre:

- Je suis désolé, Monsieur Vagel. Je suis désolé…

 

Monsieur Vagel:

- Vous pouvez l’être.

 

Alexandre:

- Monsieur Vagel, vous saviez qu’elle était condamnée. Ce traitement, il y avait une chance sur cent qu’il réussisse, je ne vous l’ai jamais caché. Je suis désolé.

 

 

Monsieur Vagel:

- Condamnée? On est tous condamnés.

 

Il part sans dire un mot.

 

 

110. rues ; ext. int. jour – policiers

 

Dans la voiture, le policier passager contemple la file d’automobiles qui se presse derrière.

 

policier Joseph:

- C’est idiot, on est coincé.

 

policier Jacques:

- Oui, on n’a qu’à prendre la rue adjacente.

 

Ils déboîtent sur la droite et suivent un dédale de ruelles qui les ramènent bientôt à leur point de départ.

 

policier Joseph:

- Bon, cette fois-ci, on les a perdus.

 

policier Jacques:

- Ce n’est pas grave, il nous reste l’autre fille, la femme du toubib, elle devient intéressante, presqu’autant que l’autre pour Albert, de toute façon, il sera piégé par son amour.

 

policier Joseph:

- On est tous piégé par l’amour, c’est pour ça qu’on n’aime pas, nous.

 

policier Jacques:

- C’est pour ça qu’on ne nous aime pas. On va les attendre plus loin, chez elle.

 

La sirène se met à hurler et la voiture file soudainement.

 

 

111. hôpital, morgue ; int. soir – Alexandre

 

Alexandre, seul dans la chambre froide, étudie avec une forte loupe, les irrégularités de la peau du cadavre de Madame Vagel.

De temps en temps, il prend une photo, illuminant soudainement le lieu brumeux d’un grand éclair blanc.

 

Alexandre:

- Ah, je savais bien!

Il rapproche la loupe d’un fragment de peau où quelques traces brûnatres forment un tatouage imprécis.

 

 

112. rues, miroiterie ; int.soir – Jeanne, Francesco, policiers

 

Francesco et Jeanne marchent silencieusement, main dans la main.

Ils arrivent bientôt devant la miroiterie.

Jeanne s’appuie le dos à la porte d’entrée.

Francesco l’embrasse délicatement, longuement puis s’écarte doucement.

Ils sont tous les deux très pâles, Jeanne tient son poing pressé contre son coeur, les yeux presque révulsés.

Francesco la contemple en reculant très lentement.

La voiture de police débouche et pile à quelques distances.
Dans leur égarement respectif, ils n’ont rien vu: Jeanne pénètre dans le magasin, Francesco se retourne et part.

 

policier Jacques:

- On n’apprendra jamais rien de ces deux-là.

 

policier Joseph:

- Ils sont en dehors du monde…

 

policier Jacques:

- On les y replongera bien assez tôt. Ils m’énervent tous avec leur amour, ils m’énervent. Ils le paieront un jour.

 

policier Joseph:

- Tu me fais peur des fois…

 

policier Jacques:

- Des fois… On va le secouer ce petit con, il comprendra… On va l’attendre là.

 

Il indique une place, dans une rue adjacente.

La radio grésille.

 

radio:

- Les grands moyens. N’épargnez plus personne. Commencez par le petit con.

 

policier Joseph:

- Madame Vagel est morte.
La voiture fait un brusque demi-tour et demeure bourdonnante dans l’ombre.

 

 

 

113. banlieue ; ext. int. soir – Alexandre, Ernst Clotère

 

Un panonceau indique « cité des Ormeaux ». Au milieu de l’allée ombragée, on découvre Alexandre, encombré de sa lourde sacoche.

Il se tient devant le numéro 25, au sein de la zone résidentielle endormie, un pavillon étroit, avec un jardinet laissé à l’abandon.

Il tire sur le cordon de la sonnette qui répand un timbre grelottant à l’intérieur.

Un rideau tiré laisse entrevoir, un profil aigu dans la pénombre.

La porte s’ouvre peu de temps après.

L’occupant de la maison demeure dans l’ombre mais d’un signe de la main propose à Alexandre d’entrer.
Il s’exécute.

Il traverse un couloir,se dirigeant vers une faible source de lumière issue du salon vieillot, encombré de bibelots et de livres dont le centre est occupé par une table ronde à laquelle est installée une vague silhouette.

 

Alexandre:

- Monsieur Clotère, Georges Clotère?

 

La silhouette se redressant soudain dévoile son visage: il s’agit de l’inconnu au sourire.

 

Ernst Clotère:

- Ernst, Ernst Clotère, son fils, docteur.

 

Alexandre le contemple ahuri.

 

Ernst:

- Vous avez apportez votre collection? C’est bien, on va pouvoir faire des échanges.

 

Il part d’un grand rire.

 

 

114. rues ; ext. int. nuit -  Francesco, policiers        

 

Francesco arrive devant la voiture des policiers dont le moteur tourne au ralenti.

Le policier passager (policier Joseph), l’attaquant par derrière, lui met brusquement un sac en toile opaque sur la tête, et lui tordant le bras, l’enfourne dans la voiture qui démarre aussitôt.

Le véhicule stoppe dans une impasse déserte.
Le policier Joseph ouvre la portière et bouscule Francesco pour le faire sortir.
Francesco s’affale dans la boue.
On lui arrache la cagoule, il reprend son souffle et se redresse, encore à moitié suffoqué.

 

 

policier Joseph:

- Alors, connard, t’es toujours amnésique?

 

Il le repousse et le fait tomber en arrière. Francesco se cogne la base du crâne.

Le policier Jacques, ouvrant la portière pose sa chaussure sur son visage et le bloque ainsi tandis que le policier Joseph lui enlève sa chaussure et sa chaussette.

 

policier Joseph:

- C’est quoi ça? Connard amoureux, on en a marre de vos histoires d’amour à toi et ton copain toubib. Tu sais toujours rien connard? Tu sais que ta copine, elle s’est fait niquer par un vieux salaud pendant quinze ans et ça pourrait être son père? Connard tu sais rien, tu vas comprendre un jour quand on aura buté ton pote Alexandre, ta nana et la sienne connard de merde, je te nique moi, c’était quoi les photos, connard?

 

Il lui donne des coups de pied, lui crache dessus.

Francesco est hagard, se met à baver, comme victime d’une crise d’épilepsie, il a des soubressauts, les yeux révulsés.

 

policier Joseph:

- Merde, il va pas nous claquer comme ça ce petit con.

 

policier Jacques:

- Allez, on se casse.

 

Ils remontent dans la voiture et filent, laissant Francesco, toujours en soubressauts frénétiques sur la chaussée.

 

 

115. banlieue ; ext. int. soir – Alexandre, Ernst Clotère

 

Alexandre et Ernst sont attablés devant les photos de tatouages et de taches de peaux, étalées en tout sens. Des cartes, des parchemins, des fragments dermiques se mêlent au désordre de la table.
Les photos, les documents passent de mains en mains, exposant leurs taches, leurs cicatrices abstraites.

 

Ernst:

- Mon père s’était pris de passion pour cette secte et ces étranges scarifications, il m’a fait partagé son enthousiasme dès mon plus jeune âge. La secte a disparu dans un suicide collectif, un incendie terrible qui menaça d’une extinction rapide la forêt de Gennevilliers où se déroulèrent la plupart des évènements. Il parvint malgré tout à recueillir auprès des services en place, quelques éléments susceptibles de nourrir ce qui deviendrait plus tard sa collection: un fragment du derme de Godeffroy, là, le cuir chevelu de sa femme. Remarquez, ce marquage étroit, comme une ciselure, c’est intéressant. Un tatouage dissimulé sous une toison pubienne également!

116. voiture Alexandre ; ext.int. nuit – Alexandre, Ernst

 

Ernst sourit. Alexandre conduit, ils traversent la banlieue.

La conversation se déroule sans heurt. Le ton est presqu’amène. Même les insultes sont déclamées d’une voix égale, un peu morne.

Il n’y a pas de réel synchronisme.

On voit surtout le paysage urbain délabré, lugubre et désert jusqu’à la ville.

 

Alexandre:

- Vous me dites que vous n’avez pas tué Alphonse. Qui, alors? Et qui a marqué Judith, mes patients, Francesco? Pourquoi on m’empêche de voir cet Albert? Qui est-ce?

 

Ernst:

- Vous mélangez tout: les tatouages, Judith, Alphonse, Albert…Il y a peut-être des liens, mais ce n’est pas sûr.

 

Alexandre:

- Qu’est-ce que vous voulez dire?

 

Ernst:

- Vous savez, votre amour, c’est du fantasme.

 

Alexandre:

- Qu’est-ce que c’est vos leçons de psychologie à trois sous.

 

Ernst:

- Judith, c’est fini.

 

Alexandre:

- Vous me prenez vraiment pour un con. Je veux voir Judith.

 

Ernst:

- Vous la verrez, Judith, vous la verrez.

 

Alexandre:

- Qui est-ce Albert? Pourquoi avoir enlevé Judith? Pourquoi ces tatouages?

 

Ernst:

- Il y a des malentendus. Des histoires de famille un peu compliquées…  Je ne sais pas. C’est drôle. Je ne sais pas.

 

Alexandre:

- Vous êtes fou.

 

Ernst:

- Je suis fou d’amour, comme vous.

Alexandre:

- Je voudrais voir Albert. C’est votre chef, non? Il pourrait m’expliquer peut-être.

 

Ernst:

- Je ne crois pas. Vous vouliez voir Judith?

 

Ils pénètrent plus au coeur de la ville, arrivent dans les rues animées des quartiers chauds.

 

 

117. hôtel de passe ; ext. int. nuit – Alexandre, Judith

 

Alexandre se tient devant une porte dans l’hôtel, au milieu d’un étroit couloir.

Des clients le bousculent en passant et lui lancent divers quolibets qu’il n’entend pas.

Il est exsangue, le bruit de sa respiration emplit tout l’espace.

Il se décide enfin et franchit la porte d’un pas décidé.

Il la referme et s’y adosse.

Judith est assise dans un fauteuil usé, en déshabillé noir, cheveux défaits, jambes croisées, le visage orné de quelques bleus, les mains cachées dans son dos.

Elle le regarde vaguement.

Derrière elle, un lit, draps en bataille, est jonché de miettes et de crèmes de patisseries.

Alexandre vient lentement vers elle et prend ses cheveux dans ses mains.

Elle a un regard vide et se laisse caresser, absente.

Il s’agenouille pour être à sa hauteur et la force à le fixer.

 

Alexandre:

- Qu’est-ce que tu fais là Judith? C’est pas ça ta vie. Ce n’est peut-être pas moi, mais c’est pas ça.

 

Il lui caresse les cheveux et se redresse, la fait se lever, l’embrasse. Elle se laisse faire, impavide.

 

Alexandre:

- Je comprends, viens, reviens avec moi, je t’aime, je t’aime tellement. Tu ne peux pas avoir cessé de m’aimer comme ça, tu m’aimes encore, je t’aime trop fort, ce n’est pas possible.

 

Judith se défait lentement des bras d’Alexandre.

 

Judith:

- Non, tu ne comprends pas, c’est toi que j’oublie, c’est ta vie, c’est ta vie qui me fait horreur, tes sentiments, je n’en veux plus, va-t’en, c’est fini Alexandre, c’est fini…

 

Elle se détourne, se rassoit, tourne le dos à Alexandre et entreprend de se peigner en fredonnant une berceuse face au miroir de la coiffeuse.

Elle se sourit dans la glace.
Alexandre sort de la pièce, anéanti.

 

 

118. rues ; ext. nuit – Francesco

 

Francesco, toujours suffoquant, se relève avec peine.

Il remet difficilement son pied nu dans sa chaussure et titube en s’appuyant aux murs.

 

Francesco:

- Alexandre, il faut prévenir Alexandre…

 

Il avance dans la nuit, s’écroule à nouveau.

 

 

119. sex-shop ; int. nuit – Alexandre, Ernst

 

L’inconnu fait pénétrer Alexandre dans un sex-shop minable, un rideau de velours mité se ferme sur leur passage.

Alexandre se laisse conduire au-delà de la frontière sale et floue d’un vieux rideau cramoisi ; Ernst souriant referme la tenture derrière lui.

 

Ernst:

- Il faut se rendre aux évidences, je suis là pour ça… Rendez-vous, rendez-vous jusqu’au bout… Installez-vous, je vous laisse à l’abandon.

 

Il part avec un petit rire en refermant une porte derrière lui.

Alexandre s’assied dans un fauteuil confortable qui occupe la presque totalité de l’espace réduit, devant un moniteur qui s’illumine soudain.

Son visage reflète la lueur mouvante de l’écran.

On entend des cris abstraits, des claquements secs.

Une impression de souffrance extrême et croissante se fixe peu à peu sur ses traits.

Ses yeux écarquillés reflètent la terreur.

Au contraire, dans le moniteur, Judith, en très gros plan, respire le bonheur.

Alexandre se redresse sans un mot, des larmes coulent sur ses joues, il sort tandis que derrière lui, Judith à l’écran émet un rire cristallin.

 

120. appartement Alexandre ; int. nuit – Alexandre

 

Alexandre décroche le téléphone dont la tonalité absente semble emplir toute la pièce.

Il éteint les lumières dans toutes les pièces, à l’exception d’une veilleuse dans l’entrée.

Il passe dans la salle de bain où l’on entend l’eau rugir un bref instant et le roulement de cachets hors de leur réceptacle. Il y demeure un moment.

Il réapparaît dans un peignoir de bain, un verre à la main et une poignée de cachets dans l’autre.

Il entre dans son bureau, allume  et s’assied à sa table, pose le verre et les médicaments, extirpe d’un tiroir l’ancienne photographie évoquant la silhouette de Judith, se tourne vers les fragments d’Alphonse au mur, lève son verre et avale les médicaments.

Il ouvre un autre tiroir où l’on découvre un petit magnétophone à cassette qu’il enclenche: on entend « je n’attends plus rien », interprété par Fréhel.

Il demeure les yeux mi-clos, immobile, perdu dans la contemplation de la photo.

 

 

121. rues ; ext. nuit – Francesco, taxi

 

Francesco titubant, atteint une rue passante.

Il s’adosse à un réverbère et hèle un taxi qui s’arrête.

Francesco s’y engouffre, disparaît à l’arrière du véhicule qui démarre aussitôt.

On entend les vociférations du chauffeur.

 

Taxi (off):

- Ah merde! J’avais pas vu, vous allez tout me saloper mon taxi, merde alors.

 

 

122. appartement Alexandre ; int. nuit – Alexandre, Francesco

 

Un bruit de porte perturbe le silence.

 

Alexandre (dans un murmure):

- Merde, la porte, je n’ai pas fermé la porte.

 

Francesco, très pâle, entre en renversant presque tout sur son passage: il bute dans le téléphone, fait tomber une chaise, des verres, une table, comme il s’appuie aux murs, des tableaux se décrochent.

Il arrive au bureau.

On le voit de dos: sa nuque est couverte de sang caillé.

Il se penche sur Alexandre qu’il tire à lui avec difficulté, entraînant des photos dans son mouvement.
Alexandre est inerte, tenant la photo dans sa main crispée, tous deux bientôt roulent à terre, curieusement enlacés.

Francesco se dégage de l’emprise impavide d’Alexandre, il prend la photo, la range dans sa poche révolver et se juche sur le dos d’Alexandre.

Lui fourrageant la bouche de ses doigts, il parvient à le faire vomir, mais malgré ses efforts, Alexandre demeure immobile.

Francesco se redresse en titubant, épuisé, et revient dans le salon où il se saisit du téléphone et compose un numéro d’urgence (les pompiers ou les secours médicaux).

Il donne l’adresse, toutes les indications concernant l’état d’Alexandre.

Francesco traîne Alexandre jusqu’à la fenêtre donnant sur la rue.

Il  parvient à le hisser sur ses genoux dans un fauteuil.

Il ruisselle de sueur et sa joue contre celle d’Alexandre l’humidifie tandis que son haleine (celle d’Alexandre est à peine perceptible) dessine un cercle de buée sur la vitre qui lui fait face, brouillant la vue du dehors.

 

 

123. ambulance ; int. ext. nuit – ambulanciers (inconnus dont Ernst)

 

Les lumières de la ville se reflètent dans le pare-brise de l’ambulance qui file dans la nuit.

L’ambulancier passager quitte ses écouteurs et se tourne vers le conducteur.

C’est Ernst: il se voile le visage d’un masque chirurgical.

 

 

124. appartement Alexandre ; int. nuit – Francesco, Alexandre, (faux)     ambulanciers

 

Chez Alexandre, le pied de Francesco agité d’un balancement nerveux heurte le téléphone qui s’ébranle et dévoile son envers: on y découvre un micro.

Francesco tente de remettre le récepteur en place, encombré par le corps inerte d’Alexandre, il glisse, le fauteuil bascule, ils se retrouvent à terre.

On sonne à la porte.

Francesco, de plus en plus exténué, se hâte vers l’entrée.

Il ouvre la porte et laisse le passage aux deux (faux) ambulanciers revêtus de leur masque chirurgical qui se précipitent vers Alexandre et le chargent sur une civière.

 

 

125. ambulance, voiture policiers, rues ; int. ext. nuit – ambulanciers      (inconnus), policiers, Alexandre, Francesco

 

Un troisième inconnu aide ses deux autres comparses à hisser la civière à l’arrière de l’ambulance.

Après quelques hésitations, ils font monter Francesco toujours un peu hébété à l’arrière, auprès d’Alexandre et du troisième ambulancier.

Puis l’ambulance démarre en trombe, sirènes hurlantes, tandis que la voiture des policiers en civil arrive à vive allure.

 

policier Joseph (off):

- On est toujours en retard, toujours en retard…

 

Une poursuite s’engage aussitôt.

Bientôt, les deux véhicules quittent la ville et se retrouvent en banlieue semi-désertique.

 

policier Jacques (off):

- Je n’aime pas ces coins-là, c’est sauvage, on dirait le far-west…

Dans l’ambulance, Francesco contemple Alexandre à l’immobilité paisible malgré les cahotements innombrables.

L’inconnu à l’arrière lui applique un gaze sur le visage.

Francesco se débat faiblement puis glisse inconscient au pied du brancard en perdant sa chaussure.

L’inconnu fait coulisser la fenêtre d’accès de l’avant.

On lui passe une arme.

Il tire une brève rafale de la porte arrière entrouverte et atteint l’avant du véhicule  poursuivant qui fait une brusque embardée et stoppe, moteur fumant.

Le conducteur s’est cogné la tête dans le pare-brise et saigne, inconscient.

Le passager pousse un cri continu.

 

policier Joseph:

- Ils le paieront, ils le paieront tous, on commencera par ce qu’il avait de plus cher.

 

L’ambulance poursuit sa route.

L’inconnu revient à la fenêtre coulissante.

 

inconnu 3:

- Qu’est-ce qu’on fait de l’autre?

 

Ernst:

- Regarde son petit pied si nu, si gracieux… Il est protégé. Il est protégé de Dieu ma foi, jetons-le dans le froid.

 

L’ambulance s’arrête.

Les inconnus déposent Francesco sur le bas-côté de la route, puis remontent dans le véhicule et le laissent ainsi, un pied nu, la face écrasée dans les gravillons, gémissant doucement.

Francesco se met à quatre pattes et avancent doucement.

 

 

126. hangar ; int. nuit -  Alexandre, Albert

 

Albert, penché au-dessus de la civière, caresse le front d’Alexandre avec une grande douceur.

 

Albert:

- Le pauvre, comme il souffre, comme il a dû souffrir…

 

Il éclate de rire en s’essuyant les yeux et disparaît derrière les grands rideaux rouges qui clôturent la pièce.

Les inconnus de l’ambulance font rouler la civière à la suite d’Albert.

 

 

 

127. route, bar ; ext. nuit -  Francesco

 

Francesco continue d’avancer à quatre pattes sur la route déserte.

Un chien se met à trotter à ses côtés.

Francesco le regarde, surpris, puis se redresse en s’ébrouant.

Il marche à présent à longues enjambées, se frotte le corps comme pour reprendre possession de lui-même.

Il arrive en bordure d’une ville.

Des lueurs et quelques bruits, de la musique, émanent d’un café minuscule.

Il y dirige ses pas.

Par la fenêtre du café, on aperçoit le patron à moitié endormi derrière son comptoir, contemplant une danseuse orientale ondulant dans l’écran de télévision haut perché.

Francesco pénètre dans le bar.

 

 

128. hangar, chambre ; int. nuit – Judith, Albert

 

Albert semble glisser vers le bas dans le silence bourdonnant, le long des gigantesques tentures rouges qui composent la chambre du hangar.

Il s’agenouille aux pieds de Judith allongée et souriante dans le fauteuil de dentiste de leur première rencontre.

Elle lui caresse la tête tout en lui tirant très fort les cheveux.

Il a les yeux humides quand il les lève vers elle et sa voix tremble un peu.

 

Albert:

- Tu es sûre, tu es certaine, tu es si sûre?

 

Judith au contraire a la voix chantante, déclamante.

 

Judith:

- Oui, oui! Oui…

 

 

129. bar ; int. nuit – Francesco, patron

 

Francesco est attablé dans le coin le plus éloigné du poste de télévision à sous qu’à chaque fin de chanson le patron quittant sa place derrière le comptoir réactive.

Il boit un thé dont les vapeurs l’auréolent.

Après quelques instants, il semble pris de vertiges, il ferme les yeux et renverse en dodelinant sa tête en arrière, comme pris aux rythmes des musiques lancinantes qui s’enchaînent et se mélangent .

Francesco rouvre les yeux , il rencontre son reflet dans la table de formica puis se lève et titube jusqu’au comptoir, suivi par l’oeil inquiet du patron. Il montre le téléphone, le patron hoche la tête, Francesco compose un numéro.

 

 

Francesco:

- Jeanne, Jeanne…

 

Il s’écroule dans la sciure au bas du comptoir, tandis que le patron, jurant en arabe, vient à son secours.

Le récepteur balance au-dessus du corps de Francesco.

Le patron s’en saisit.

 

patron:

- Allo madame, je vous donne l’adresse, je veux pas d’embêtements moi, hein, vous venez vite, les drogues c’est pas bon madame, c’est pas bon.

 

Il raccroche, retourne Francesco et lui nettoie la sciure sur son visage.

Une danseuse fait tournoyer son nombril sur le petit écran.

 

 

130. hangar ; int. nuit – Alexandre, Judith, Albert, inconnus

 

Alexandre commence à se réveiller.

Il roule des yeux hagards en poussant un geignement sourd: il est baillonné, entravé sur le ventre sur un lit roulant, la tête orientée par un jeu compliqué de mécaniques opératoires vers sa droite où un grand lit aux draps satinés est ouvert.

Il est dans le hangar, baigné d’une lumière trouble, rougeoyante et mouvante , semblant issue des grands rideaux rouges qui forment une barrière flottante derrière lui.

Albert vient à lui avec lenteur.

Son ombre épaisse et dense se prolonge sur le corps maigre et nu d’Alexandre.

Il est vêtu d’un ample kimono de soie jaune et semble glisser dans l’espace vide.

Il lui caresse les cheveux, se penche doucement et lui embrasse brutalement la bouche à travers le baillon, longtemps.

Alexandre s’étouffe, tout son corps se raidit, se noue, on l’entend haleter, siffler du nez.

Quand il a fini, Albert s’éloigne, s’assied au bord de l’autre lit, fait glisser son peignoir, entre dans les draps en sanglotant, la face ruisselante de larmes tournée vers Alexandre, encore haletant.

Au bout d’un moment, Judith arrive, nue, elle marche d’un pas décidé droit vers Albert, qui la regarde et tourne de temps à autre, tout au long de sa progression, les yeux vers Alexandre qui ne peut que la deviner du coin de l’oeil droit tant qu’elle n’est pas tout près.

Elle se glisse dans le lit d’Albert sans adresser un regard à Alexandre qui geint doucement, dont l’oeil s’humidifie.

Elle recouvre son corps et celui de son amant des grands draps satinés et se juche sur lui.

Ils font l’amour, elle très concentrée et silencieuse, Albert, reniflant à grands bruits et jetant des coups d’oeil plaintifs à Alexandre.

Alexandre émet un geignement faible et incessant.

Quand ils ont fini, Albert s’assied à nouveau au bord du lit, toujours reniflant, tournant le dos à Judith qui semble dormir, le visage occulté par ses cheveux, reposant abandonnée sur le ventre. Il ramasse et revêt son peignoir puis se lève et tire le drap, dévoilant totalement Judith qui demeure immobile.

Il s’éloigne, disparaît du champ sans se retourner.

On entend un certain remue-ménage et la voix d’Albert, enrouée mais forte:

 

Albert (off):

- caméra 1!

 

Une caméra sur dolly poussée par deux machinistes avance lentement vers Judith.

 

Albert (off):

- Allez-y, allez-y bordel!

 

Deux inconnus cagoulés surgissent simultanément par la droite et la gauche et s’arrêtent comme en recueillement de part et d’autre de Judith immobile.

L’un lui maintient les épaules après avoir arrangé sa chevelure en auréole soyeuse.

L’autre extirpe de sa poche un court révolver dont il applique le canon contre la tempe de Judith qui a toujours les yeux fermés et sourit à ce contact.

La caméra et les machinistes reculent.

Alexandre hurle un cri continu et étouffé.

Le coup de feu est tiré.

L’inconnu qui retenait Judith s’écarte et prend dans sa poche une bouteille et un tampon qu’il imbibe.

Il applique la gaze contre le nez d’Alexandre dont le cri se perd, puis disparaît.

L’inconnu au révolver s’aproche à son tour d’Alexandre et lui dégage la main de la courroie qui la maintenait.

Il lui ferme les doigts sur l’arme puis s’éloigne à son tour.

Un grand rideau rouge glisse et occulte soudain l’espace.

La voix d’Albert retentit.

 

Albert (off):

- Coupez!

 

 

131. route, bar ; ext. int. nuit -  Francesco, patron, Jeanne

 

Jeanne, au volant de sa voiture, file dans la nuit, à travers une banlieue vide, comme dévastée.

Son visage est égaré, traversé des lueurs fugitives des quelques rares éclairages routiers.

Elle arrive devant le bar où le patron la fait entrer.

Francesco repose sur plusieurs tables juxtaposées, respirant avec peine.

Il y a toujours des danseuses et des chansons orientales animant le lieu de lumières et de sons issus du téléviseur.

La plaie de la nuque de Francesco s’est rouverte légèrement et du sang macule le formica des tables.

Jeanne l’éponge avec son foulard qu’elle presse contre la plaie.

Francesco revient un peu à lui et la contemple avec joie et effroi.

 

Francesco:

- Jeanne! Mon sang, mon sang…

 

Jeanne dont une larme perle, écrase ses lèvres contre son oreille.

 

Jeanne:

- Ce n’est pas grave… Il ne faut plus penser, il faut aimer, aimer comme je t’aime, c’est tout, c’est tout…

 

Elle lui prend la main et la pose contre sa joue.

 

Francesco:

- La mort, ma petite soeur, me prend par la main…

 

Jeanne:

- La mort, ça n’existe pas pour nous… Je t’aime, je t’aime…

 

Francesco sourit et ferme les yeux, sa respiration se fait régulière.

Jeanne fixe son pansement improvisé.

Le patron nettoie la table et Francesco dans le même mouvement.

 

patron:

- Non, ce n’est pas grave, il a perdu beaucoup de sang, c’est tout…

 

Ils soulèvent Francesco et le portent jusqu’à la voiture.

Couché sur la banquette, Francesco contemple la nuit étoilée par la lunette arrière.

Le patron et Jeanne reviennent un instant dans le bar.

Jeanne dépose quelques billets sur le comptoir.

 

Jeanne:

- Merci…

 

patron:

- Ce n’était pas la peine. C’est humiliant. Tenez c’est à lui.

 

Il lui tend la photo d’Alexandre qu’elle empoche sans rien dire.

 

Jeanne:

- Je peux téléphoner?

 

Il hoche la tête, elle compose un numéro.

Il augmente le volume sonore de la télévision.
Elle sort.
La voiture disparaît dans la nuit.

 

132. ambulance, voiture Jeanne ; int. ext. nuit – Alexandre,    ambulanciers, Judith

 

Alexandre sur sa civière est endormi dans l’ambulance qui roule à vive allure.
Il geint dans son sommeil.

Un corps repose dans le brancard avoisinant, dissimulé en partie par un sac mortuaire de plastique semi-transparent.

À ses côtés, le même inconnu qu’à l’aller, dodeline la tête, les yeux révulsés, comme en transe.

À l’avant, le passager regarde le ciel étoilé qui semble rendre immobile le roulement de l’ambulance.

Ils roulent à vive allure.

Une voiture arrive loin, tout feux éteints, éclairée seulement par la lumière lunaire.

C’est la voiture de Jeanne qu’ils croisent dans un éclair argenté.

 

 

133. voiture Jeanne ; int. ext. nuit – Jeanne, Francesco

 

Les étoiles se reflètent dans le pare-brise, se superposant à la paleur de Jeanne, qui conduit les yeux hagards.

Francesco respire avec force à l’arrière.

De temps en temps il lève une main, caresse les cheveux de Jeanne qui dépassent de son siège, puis la laisse retomber lourdement, avec un bruit mat.

Jeanne parfois, fait entendre une berceuse murmurée.

Puis Francesco l’entonne doucement à son tour avant de revenir au sommeil ou à ses caresses hasardeuses.

Le paysage change autour d’eux: une campagne vallonnée succède aux embryons urbains qui subsistaient encore.

Parfois, Francesco parle dans sa rêverie, d’une voix qui retrouve les échos de l’enfance:

 

Francesco:

- Pauvre petit garçon, pauvre petite fille, perdus dans la nuit…

 

Jeanne:

- Tout doux, dors, dors petit ange d’or…

 

Francesco:

- L’ogre de la nuit, le méchant homme, le vilain…

 

Il replonge dans le silence.

On voit des larmes perler sur les joues de Jeanne.

 

 

 

 

134. bureau Monsieur Vagel ;  int. nuit – Monsieur Vagel, Albert (off)

 

Monsieur Vagel est accoudé à son bureau, au-dessus de la photographie de sa femme défunte. Il a placé sur la table son téléphone dont l’amplificateur permet d’entendre son interlocuteur. Il a les yeux rouges et sa bouche est agité d’un rictus nerveux qui lui déforme la face. Il tord sa règle en fer en parlant.

Monsieur Vagel:

- Vous êtes allé trop loin, Albert. C’est fini pour vous.

 

Albert (d’une voix enrouée – off):

- C’est pas le moment Vagel, c’est vraiment pas le moment.

 

Monsieur Vagel:

- Jen ai plus rien à foutre de vos protections, vous allez sauter, je vous ferai gicler les couilles à coups de talons ferrés.

Albert (off):

- C’est original, une expression imagée qui vous correspond si peu, Vagel, c’est drôle. Mais je t’emmerde connard et tu vas en chier. C’est le chaos, le grand bordel. Dis à tes flics de passer par la morgue. Ça commence maintenant. Il y a ta femme là-bas, je crois?

 

Monsieur Vagel:

- Salopard. je te crèverai.

 

 

135. ambulance, morgue ;  ext. nuit – inconnus, Alexandre, Judith

 

L’ambulance arrive devant la morgue.

Les inconnus déchargent les civières, les laissent devant l’entrée, côte à côte, puis remontent dans leur véhicule et partent.

 

 

136. route, maison enfance, parc ; ext. nuit – Jeanne, Francesco, Anna

 

La voiture ralentit dans le creux d’un virage pour s’engager sur un chemin de terre perdu dans la forêt.

Bientôt, le véhicule s’arrête, Jeanne en descend et déverrouille un lourd portail qui finit le sentier.

Elle remonte dans la voiture et traverse un grand parc pour s’arrêter enfin devant une vaste maison blanche qui porte sur la façade les traces brunâtres d’un ancien incendie.

Au loin, d’une propriété voisine que l’on aperçoit vaguement, retentissent les exclamations et la musique d’une fête tardive.

Une femme âgée (Anna), vêtue d’une chemise blanche qui semble éblouissante dans le petit matin sombre encore, vient à la voiture en écartant les bras.

Jeanne sort sans prendre en considération les saluts de la vieille femme et ouvre la portière arrière.

Elle saisit Francesco par les aisselles et commence à le tirer hors du véhicule.

Anna demeure à ses côtés, un peu ridicule avec son salut solennel.

Francesco est à présent sorti de la voiture.

Sa tête très blanche repose sur les genoux de Jeanne qui s’est assise dans l’herbe, essoufflée, et tâche de reprendre haleine.

Elle se redresse et tire à nouveau Francesco inconscient vers la grande porte de la maison.

Elle se tourne vers Anna qui l’a suivie en sautillant, toujours les bras écartés, mais sans intervenir autrement.

 

Jeanne:

- Mais aide-moi, merde!

 

Anna tourne autour de Jeanne et Francesco, l’air effrayé, sans oser les toucher.

Jeanne s’arrête dans sa progression et la regarde interloquée, épuisée, elle sanglote presque.

 

Jeanne:

- Aide-moi s’il te plaît.

 

Anna la fixe avec attention, bouche bée, puis fait entendre un gloussement avant de saisir Francesco à bras le corps, le soulevant comme un enfant sous l’oeil stupéfait de Jeanne pour l’emporter dans la maison.

Jeanne la suit en titubant.

 

 

137. morgue ;  int. nuit -  Alexandre, Judith, policiers en civil

 

On entend une voiture. Les hurlements de sirènes se mêlent aux crissements des freins.

Alexandre ouvre les yeux , les cligne plusieurs fois.

La blancheur est éblouissante et se reflète sur les carreaux de faïence au-dessus de lui.

Il est allongé sur la civière, menotté à l’un des pieds du lit roulant, environné de cadavres sur des supports similaires au sien.

Sur des étagères qui courent le long des murs carrelés, d’autres corps reposent.

De la porte qui lui fait face, filtre une lumière jaune et le bruit vague d’une conversation paisible.

Juste à côté de lui, sur une civière, le corps de Judith dont la tête a été bandée repose sous une bâche de plastique transparente.

Il tourne la tête, la découvre et se met à geindre et s’agiter.

Il veut descendre de sa civière, aller vers le corps de Judith mais constate qu’il est enchaîné.

La porte s’ouvre, la lumière jaune se mêle à la blancheur du carrelage.

Les deux policiers en civil s’approchent d’Alexandre, à présent tout à fait conscient.

Ils s’immiscent entre les deux lits, occultant partiellement le corps de Judith au regard hébété d’Alexandre.

Ils sont en bras de chemise blanche et sourient en cachant leurs mains derrière leur dos.

 

policier Jacques:

- On vous l’avait dit, ce serait un cauchemar.

 

policier Joseph:

- Vous avez été trop loin cette fois docteur.

 

Il lui tend sous les yeux le sachet qu’il tenait dans son dos.

C’est l’arme qui a tué Judith.

 

policier Joseph:

- Maintenant, on a tous les droits vous savez.

 

policier Jacques:

- Vous avez basculé, vous devenez comme les autres, comme tout le monde, un assassin, un monstre…

 

policier Joseph:

- On te ménageait, maintenant que tu as tué, tu es perdu.

 

policier Jacques:

- Tu étais perdu de toute façon, maintenant, il faut jouer notre jeu. On est tellement fatigués.

 

policier Joseph:

- On est à bout.

 

Alexandre:

- Je ne l’ai pas tuée, je l’aime, je l’aime…

 

Le policier Jacques tend à son confrère une série de radios du crâne explosé de Judith.
Le policier Joseph les présente une à une aux yeux hagards d’Alexandre.

 

policier Joseph:

- Tu lui as désintégré la moitié du cerveau. C’est du 38, d’un côté un petit trou, de l’autre rien, un gouffre. C’est pourtant si simple la mort, comprendre la mort ici: c’est un petit trou. Elle passe par un petit trou.

 

policier Jacques:

- Il y a tes empreintes partout connard. Tu es coincé, tu es avec nous à présent, nous sommes ensemble.

 

Il lui caresse la joue tendrement.

 

policier Joseph:

- Parle-nous, raconte-nous ce que tu sais, ce que tu as appris…

 

Alexandre:

- Vous savez, Judith est morte d’amour, elle est morte parce qu’elle aimait trop. Ce n’est pas moi qui l’ai tuée mais je respecte sa mort, je respecte son amour. Je comprends. Je n’étais pas capable de l’aimer aussi fort. Maintenant, je m’en fous. Je ne dirai rien parce que je l’aime, parce que ça ne sert à rien, ce serait salir sa mort. Laissez-moi, je veux mourir dans mon silence, vous ne saurez jamais rien. Je l’aime. Vous ne faites pas partie de son amour.

 

policier Jacques:

- Tu es membre de la secte?

 

policier Joseph:

- Non, non, il ne fait partie de rien du tout. Il nous parlera malgré lui, dans un petit moment…

 

Il lui garotte le bras sans qu’Alexandre n’oppose aucune résistance.

Le policier Jacques lui fait une piqûre.

 

policier Jacques:

- Tu connais? C’est de l’hexaglobuline, ça fait très mal. Ça dure un peu et puis après, on parle, on parle, on s’oublie…

 

Alexandre pleure silencieusement.

 

policier Joseph:

- En attendant, je vais cuisiner l’autre innocente. On passe aux choses sérieuses. Il est temps. J’en ai marre d’attendre.

 

Il part tandis que Jacques enlève le garrot d’Alexandre, et se penchant sur lui, lui mord le nez.

 

 

138. maison enfance, chambre ; int. aube – Francesco, Anna

 

La chambre est plongée dans une pénombre grisâtre.

Tout est uniforme, on ne distingue pas les ombres ; les objets qui peuplent l’espace sont presque indifférenciés, formes molles recouvertes de draps gris-blancs légèrement floconneux.

Une silhouette un peu plus blanche oscille au rythme d’une berceuse murmurée d’une voix tremblée.

Anna berce dans ses bras Francesco toujours inconscient.

Ils sont tous deux sur un lit, forment une « piéta » incongrue.

Anna chantonne, en assénant de temps en temps de petites tapes sur les joues  de Francesco.

Elle est vêtue d’une longue chemise blanche, il est nu dans ses bras, ses vêtements éparpillés au sol.

 

Anna:

- Dors et réveille-toi!

Hors de la nuit. Il est si tard.

Dors et réveille-toi!

Le jour a fui. Maman a peur.

Dors et réveille-toi!

Tu es si froid. Il fait si noir.

 

A chaque refrain, elle lui donne une petite claque, machinalement.

Elle a l’air en transe, dodelinant de la tête, les yeux hagards.

Francesco demeure inconscient.

 

 

139. miroiterie, salle d’exposition, réserve, chambre ;  int. ext. aube –     Jeanne, policier Joseph

 

La salle d’exposition est plongée dans une presque totale obscurité, seul un rai de lumière provenant d’une porte-miroir entrouverte projette de glaces en glaces une lumière vacillante.

Jeanne est dans la réserve, une salle emplie de miroirs posés à même le sol.

Elle est dans un coin, accroupie, échevelée.

Elle contemple la photographie d’Alexandre évoquant la silhouette de Judith et murmure machinalement:

 

Jeanne:

- J’ai faim. J’ai faim. J’ai faim….

 

Elle pose la photographie contre une glace au sol, se lève et passe une porte-miroir au fond de la réserve.

On découvre le couloir d’un appartement nu.

Elle passe une autre porte, on entend l’ouverture de la lourde porte d’un réfrigérateur et un rugissement d’eau persistant.

Jeanne réapparaît, munie d’une assiette emplie de patisseries. Elle ouvre une autre porte et pénètre dans sa chambre.

La pièce est spacieuse, sans fenêtre, très colorée et peu meublée: un lit, un grand fauteuil, une petite table de chevet, les murs sont chargées d’objets indistincts et de cadres.

Jeanne engouffre une patisserie après l’autre ; elle est  assise sur son grand lit au dessus ouvragé d’une somptueuse tapisserie évoquant le martyre de sainte Sophie, dans la contemplation d’une photographie encadrée d’Albert, au mur, décoré par ailleurs d’une collection de grandes épingles à chapeau, à la tête et à la tige scintillantes.

Elle se lève, la dernière bouchée avalée, et pose ses lèvres maculées sur le portrait d’Albert, déjà nourri d’une profusion d’empreintes poisseuses.

Elle se saisit d’un téléphone portable, dans un tiroir de la petite table de chevet et compose un numéro en sortant de la chambre et rejoignant la réserve qu’elle illumine soudainement par l’allumage de quelques lampes se reflétant indéfiniment dans les miroirs multiples.

 

Jeanne:

- Albert, Albert: j’ai besoin de toi, tu n’es pas là. Albert, j’ai peur, j’ai besoin de ton amour.

 

La sonnerie résonne, modulant l’absence, se mêlant au bruit d’eau qui n’a pas cessé.

Jeanne rejoint son appartement.

On entend l’entrée d’un visiteur dans la boutique.

 

 

140. maison d’enfance, chambre ; int. aube/nuit – Francesco,          Francesco enfant, mère, père

 

Derrière ses paupières, on devine les yeux de Francesco rouler en tous sens.

Francesco murmure soudain.

 

Francesco:

- Dieu…

 

À son visage adulte se superposent ses traits d’enfant.

Francesco enfant ouvre les yeux.

Il est seul sur le même lit qu’il occupe actuellement, il en sort doucement.

Il se dirige vers une porte entrouverte.

Francesco petit garçon glisse la main dans l’entrebaillement, pour se saisir sur une commode avec miroir, d’un martinet dont il coupe avec des ciseaux d’enfant quelques lanières, avant de le reposer et reculer derrière la porte.

Dans le miroir, assez lointaine, lumineusement blafarde dans l’obscurité de la pièce, la face contre un mur, la mère se fouette le dos avec le martinet, silencieusement, il n’y a que le claquement sec du cuir sur la peau.

Une ombre  menaçante couvre brutalement la blancheur de la peau.

L’ouverture de la porte dessine une barre sur l’oeil de l’enfant qui s’écarquille traversé à son tour par la grande ombre qui semble grogner.

 

 

 

 

 

141. miroiterie, réserve ; int. ext. aube – Jeanne, Joseph

 

Joseph s’est agenouillé devant le miroir où Jeanne a laissé la photographie d’Alexandre.
Il sanglote et murmure d’une manière incessante.

 

Joseph:

- Pourquoi? Mon Dieu pourquoi?…

 

Le rugissement de l’eau cesse brutalement.

Les murmures de Joseph prennent alors une ampleur démesurée comme Jeanne entre dans la pièce, faisant jaillir un flot de lumière.

Elle est en combinaison et contemple hébétée Joseph qui sanglote toujours et s’adresse à présent à elle.

 

Joseph:

- Pourquoi?

 

Dans l’encadrement de la porte-miroir, Jeanne se met à bredouiller, hagarde.

 

Jeanne:

- Pourquoi quoi?

 

Joseph laisse tomber la photographie et s’essuyant les yeux se redresse en reniflant et en ricanant bêtement.

 

Joseph:

- Coua coua coua!

 

Jeanne est pétrifiée, tremblante, il vient à elle lentement, le contour des yeux barbouillé de larmes et sans prévenir lui assène une grande claque qui l’abat au sol, sur un miroir.

Dans sa chute, le miroir se brise et Jeanne perd connaissance, son image démultipliée dans les fragments épars.

 

 

142. maison d’enfance, chambre ; int. matin – Francesco, Anna

 

Francesco, très agité dans son sommeil, paraît effrayé, paniqué ; il ramène ses mains recroquevillées à son visage en sueur en un geste puéril de protection, comme une ombre gigantesque glisse très noire sur son lit.

Il se réveille en sursaut et se redresse fébrilement.

Anna, nue, d’une blancheur étincelante, presque surnaturelle, lui tend ses bras ouverts, comme en transe une somnambule, les yeux révulsés.

Francesco sort vivement du lit, s’enroule dans le drap blanc tout en la bousculant  et se dirige vers la porte.

Il regarde un instant derrière lui, Anna lui tourne le dos, toujours dans cette même posture extatique et un peu ridicule.

Il quitte la chambre, on l’entend descendre les escaliers en courant.

 

143. miroiterie, réserve ; int. matin – Jeanne, policier Joseph

 

Jeanne se redresse doucement faisant crisser les morceaux de verres jonchant le sol.

Elle porte la main à sa tempe qui saigne légèrement.

La porte-miroir donnant sur l’appartement est grande ouverte et l’on y entend une grande agitation – bris de vaisselles, chutes d’objets divers, parsemée de quelques brefs instants de calme.

Joseph traverse le couloir d’une démarche titubante, il passe d’une pièce à l’autre, saccageant  bruyamment et systématiquement ce qui s’y trouve.

Il se retourne et croise le regard de Jeanne.

Il vient doucement vers elle en fixant le sol.

 

 

144. maison d’enfance, parc ; ext. matin – Francesco

 

Francesco s’éloigne en trottinant de la maison.

Il est emmitouflé dans son grand drap blanc qui le fait trébucher parfois.

Il se calme, reprend sa respiration et se retourne, comme frappé de stupeur.

La maison, dans la lumière matinale, resplendissante de blancheur, est la réplique incendiée de celle évoquée dans ses souvenirs d’enfance avec Alexandre.

Il y retourne à petits pas en murmurant pour lui.

 

Francesco:

- Je deviens fou ici. Il faut que je parte, il faut que je parte loin.

 

De la propriété voisine, la musique et les cris sont plus faibles, signes de fin de fête.

 

 

145. maison d’enfance, salon ;  int. matin – Francesco, Anna, secrétaire        (off)

 

Francesco pénètre en trombe dans le salon.

Tous les meubles sont recouverts de draps blancs, il se dirige vers un petit guéridon central où repose un téléphone.

Anna descend l’escalier en titubant pendant qu’il compose un numéro.

Elle s’est recouverte également d’un drap blanc.

Ils semblent ainsi tous deux faire corps avec l’immobilité informe des meubles, des objets.

Ça ne répond pas.

Il se tourne vers Anna:

 

 

Francesco:

- Jeanne? Où est Jeanne.

 

Anna le contemple, effrayée et comme en adoration.

Francesco compose un nouveau numéro.

Il parle en plusieurs langues successivement – allemand, anglais, suédois…

Il passe d’un service à l’autre sans se préoccuper d’Anna qui se rapproche lentement.

 

Francesco:

- Le consortium du Nord? Passez-moi le service des prospections je vous prie. Oui, le bureau de M. Garondes. Monsieur Garondes, pouvez-vous me passer le secrétariat de M. Bronsque… Gisèle, c’est vous? Francesco à l’appareil, vous ne m’avez pas oublié? Ça fait plaisir, oui.. Pourquoi surtout maintenant… Gisèle, c’est très important, vous pouvez me passer Romain? C’est réellement urgent… Quoi? Comment….

 

Gisèle (off):

- Oui, un accident au-dessus de la mer d’Arral, vous n’étiez pas au courant? Tous les médias en ont parlé… Un attentat, hier, l’avion a explosé. Il n’y a pas de survivant.

 

On l’entend pleurer à l’autre bout du fil.

Francesco raccroche doucement.

Anna est à ses pieds et lui enserre les genoux en pleurant.

Il s’en écarte comme répugné.

 

Francesco:

- Mais vous êtes… dégoûtante!

 

Au cou d’Anna, une chaîne pend, au bout de laquelle une petit médaillon miroite et se balance tandis qu’elle dodeline en murmurant incompréhensible.

Elle s’en saisit et le montre à Francesco: c’est le portrait d’un garçonnet avec un chapeau de clown sur la tête.

 

Anna:

- C’est mon petit. Mon petit clown…

 

Francesco lui arrache le médaillon d’un geste sec.

 

Francesco:

- Je m’en fous.

 

Il le regarde un instant et le fracasse contre un mur, brisant la fine pellicule de verre en petits morceaux scintillant.

Il parcourt la pièce à grandes enjambées, enlève l’un après l’autre les grands draps qui protègent les meubles.

Il vide le contenu d’un secrétaire, se saisit de tout l’argent qu’il contient, jette un coup d’oeil à de vieux passeports et livrets de famille qu’il froisse entre ses doigts avant de les jeter dans la cheminée fumante sans les consulter d’avantage.

Il remonte à l’étage laissant Anna psalmodiant au milieu du salon, sans lui accorder un regard.

 

 

146. miroiterie, réserve ; int. matin – Jeanne, Joseph

 

Jeanne, le visage tuméfié, pleure sur la glace brisé contre laquelle elle est écrasée.

Le reflet de Joseph, grimaçant apparaît dans le miroir, tout contre elle.

Il souffle avec force en grognant parfois.

 

Joseph:

- Je suis à bout, je suis à bout. Je suis tellement fatigué de vos amours…

 

Il est couché sur elle et la viole avec lenteur lui emprisonnant la nuque et la gorge d’un poing rageur.

Ses vêtements sont froissés, sa chemise défaite. La combinaison de Jeanne, couchée sur le ventre, est relevée jusqu’en haut de ses cuisses maculées d’échardes de verre.

Les bras de Jeanne sont écartés et ses doigts s’accrochent et glissent sur la glace.

Elle avance néanmoins, insensiblement, par à-coups, au rythme mécanique de Joseph, et parvient à se saisir d’un long tesson brillant qu’elle prend soin d’avoir bien en main, malgré les coupures profonde qu’il lui provoque.

 

 

147. maison d’enfance, salon ; int. matin – Francesco, Anna,

 

Francesco revient dans le salon , très élégant, vêtu d’un costume trois-pièces.

Anna se redresse et vient à sa rencontre les bras grands ouverts.

Il la repousse violemment.

 

Francesco:

- Vieille folle! Je ne suis pas votre fils. Tu me dégoûtes.

 

Il se dirige vers la porte.

Le téléphone sonne.

Il sort.

 

 

148. miroiterie, réserve ; int. matin – Jeanne, Joseph

 

Jeanne est accroupie au milieu de la pièce.

Elle est hagarde, les yeux vides, elle téléphone.

Elle tourne le dos au cadavre de Joseph qui continue de se vider de son sang, à gros bouillons, d’une large entaille à la gorge.

Jeanne:

- Francesco? Il va mieux? Il faut qu’il vienne…

 

 

149. bureau Albert ; int. jour – Albert, employés, inconnu (off)

 

Il y a une grande effervescence.

Albert dévore des gateaux à son bureau qui domine derrière une vitre insonore l’ensemble de la vaste salle où des employés s’agitent en tout sens.

Il hurle au téléphone, la bouche pleine, en faisant de temps à autres cliqueter un clavier, ou signant un document qu’on lui apporte.

 

Albert:

- L’argent, l’argent c’est juste un symbole, ce qui les intéresse ce n’est pas l’argent, c’est le pouvoir, c’est mon pouvoir, ils n’auront pas le pouvoir que j’ai sur moi-même…Ils ne pourront jamais me briser. Mon passé est déjà mort, ils déterrent les cadavres de mes enfants à présent. Mais ils sont déjà morts et je suis mort avec eux depuis si longtemps. Je suis comme Saturne, j’ai mangé mes enfants il y a longtemps! Ils sont trop bêtes. Ils n’ont pas conscience du mal, du mal qu’on peut leur faire. C’est pour ce soir.

 

Il raccroche et éclate de rire puis se frotte les yeux un instant en regardant sur un petit moniteur l’image de Judith sourire.

 

Albert:

- Ah! Judith. Mourir d’amour, que j’aimerais mourir parfois.

 

 

150. maison d’enfance, parc, propriété voisine ; ext. matin – Francesco,         Camille

 

Francesco sort de la maison à grands pas.

Le téléphone continue de sonner à l’intérieur.

Il se dirige vers la propriété adjacente et bientôt enjambe le muret de séparation.

ses pas le guide vers le centre de la fête: devant la maison, une grande piscine où quelques tardifs fêtards somnolent sur des matelas pneumatiques, d’autres reposent épars autour de l’eau où sur la pelouse jonchée de bouteilles et de verres.
La musique court toujours, renouvelée par une jeune femme somnolente et défaite, un casque lui enserrant le crâne, dans le salon de la demeure que Francesco traverse sans être aucunement remarqué.

Quatre ou cinq voitures sont disséminées plus loin, vers le chemin menant à la sortie.

Il y a les clés sur la portière de l’une d’entre elle.

Sans hésiter, Francesco monte et démarre.

Il ne s’aperçoit pas qu’une jeune femme somnole et divague, vautrée en partie dans son vomis, couchée sur le plancher à l’arrière du véhicule.

Une seringue roule au rythme des chaos de la route à côté d’elle.

C’est Camille, elle entrouvre de temps en temps un oeil glauque et replonge dans un sommeil chaotique.

Francesco file sur la route grise et croise, en arrivant sur un axe plus conséquent une horde de voitures policières, sirènes mugissantes, se dirigeant vers la maison.

 

 

151. morgue ;  int. jour -  Alexandre, Judith, Jacques, inconnus, corps

 

Alexandre contemple effaré le policier Jacques qui attend une minute d’inattention de sa part pour lui mordre à nouveau le nez.

Jacques interrompt parfois son manège pour poser une question, toujours la même, d’un ton laconique:

 

Jacques:

- Alors?

 

Alexandre secoue la tête doucement en un geste de dénégation résigné, les yeux brumeux.

Jacques se penche à nouveau sur lui et tente de lui mordre encore le nez.

Pendant ce temps, de nouveaux corps sont amenés autour d’eux.

Jacques dégaine son révolver à chaque nouvel arrivage et surveille de près les manutentionnaires qui s’empressent de repartir aussitôt.

Alexandre reconnaît dans ces nouveaux cadavres, les tatoués de l’hôpital.

Il semble avoir perdu l’usage de la parole et geint en les montrant de la tête.

À ses cris à peine audibles, Jacques se contentent de répondre par de sèches pichenettes dans l’oeil ou le nez.

Bientôt Alexandre se tait.

Jacques continue de le mordre comme avant, sitôt qu’Alexandre détourne son attention.

Alexandre, au bout d’un moment, constate le mouvement à peine perceptible du pied d’un cadavre.

Il se met à geindre plus fort.

Le policier lui donne une série de petites tapes régulières jusqu’à ce qu’il se taise.

Alexandre finit par se taire, secoué d’un petit rire muet.

Ses yeux roulent du visage du policier aux aguets, aux faux cadavres de plus en plus nombreux qui envahissent son champ de vision.

Mais à chaque fois qu’il détourne son regard des yeux du policier, celui-ci lui mord le nez.

 

 

152. rues, maison particulière ; ext. jour – Francesco, Camille

 

Francesco traverse la ville avec assurance, très calme, très pâle aussi.

Camille demeure invisible de l’extérieur ou dans le rétroviseur interne.
Elle est toujours inconsciente et sa tête ballote avec la conduite rapide de Francesco.
On constate sur ses bras nus des rougeurs, la trace des piqûres.

Francesco s’éloigne des grands axes et arrive dans un quartier résidentiel, presque désert, avec des maisons à vendre, des terrains vagues à l’abandon, des constructions inachevées.

Il s’arrête devant une ancienne maison particulière.

Il gare la voiture, en descend, franchit l’enclos donnant accès à la propriété.

Il monte quelque marches, s’immobilise un instant devant la porte d’entrée, ferme les yeux en se pressant la main contre la nuque en un geste douloureux.

Il chancelle, comme étourdi, redescend et entreprend de fouiller le jardinet, arrachant les mauvaises herbes avec méthode.

Il dégage ainsi une rangée de pierres dont il rompt l’alignement pour découvrit une clé.

Il entre et ferme la porte derrière lui.

 

 

153. bureau Albert, couloirs, ascenseurs, souterrains, chambre ; int.    jour – Albert, employés, inconnu (off)

 

Albert éteint un à un chaque écran, raccroche tous les téléphones et les débranche.

Il ouvre un tiroir où des papiers se mêlent à diverses patisseries entamées.
Il prend un gâteau et quelques feuillets, se lève en mangeant et sort de son bureau, une crème patissière onctueuse coulant des commissures de ses lèvres.

Il s’adresse d’une voix forte, habituée aux discours, aux sermons, à l’ensemble de ses employés qui cessent aussitôt leurs diverses activités.

Tout au long de son discours, il se fraye un passage de bureaux en bureaux, semblant s’expliquer avec chacuns, à la fois paternaliste, amant et ami, passant son bras sur une épaule, caressant une joue, frôlant une cuisse, pinçant une taille.
Tous, face à lui, boivent ses paroles avec confiance, émus.

Il mange, pioche dans sa poche quelques bonbons, des bribes de gateaux, avance continuellement vers l’autre bout de la salle.

Chacun des employés, d’une manière similaire, dévore, picore diverses patisseries ou friandises, tout en demeurant captivé par le discours qui s’écoute ainsi mêlé d’une continue rumeur de mastications.

 

Albert:

- Mes amis, aujourd’hui, nous allons réalisé la plus grande partie de nos capitaux… Comme vous le savez, les sociétés Bechnet Ourgaol et le Consortium du Nord assistés des gouvernements concernés ont enfreint la plus élémentaire loi des affaires et devaient s’attendre à la chute inexorable de nos énergies conjuguées, de notre tension commune vers un enrichissement personnel et j’ose l’espérer (par la suite), spirituel. Ils pensaient nous briser, nous anéantir à force de compromis, de vaines concessions, nous enchaîner à leur totalitarisme économique et philosophique. Il n’en est rien, soyons en convaincus. La force qui nous anime est multiple, elle s’est propagée jusqu’à l’âme de nos filiales, elle est disséminée telle une substance vitale en chacun de nos êtres! Nous sommes emplis du même souffle, du même espoir, nous formons une entité inébranlable, au-delà des chiffres, au-delà de ces vices procéduriés, de ces ordures viciées qui polluent l’atmosphère de nos rêves! Nous avons dépassé le matérialisme pesant des comptables sans âme, nous allons sublimer ces pouvoirs méprisables, si petits, infimes, infâmes. Cela prendra du temps mais comme pour tout amant véritable, le temps, la filiation, la morale se dissolvent en un magma constructif où l’objet amoureux sort grandi, plus pur, étincelant de gloire, à même enfin de recevoir le baiser passionné, entièrement soumis à notre volonté d’amour. Concrètement, nous liquidons par anticipation les sociétés Blustrôm et Guilderoque en Hongrie, la société Houndaries- Baldin en Angleterre, la société Harstrom en Allemagne, ici la société Régenterie… Les diverses réalisations renforceront nos filières monégasques et andalouses, ainsi que la Cristher-Holmes de Johannesbourg. Pour le reste, c’est inchangé. Comme vous êtes tous actionnaires, vous pourrez réaliser individuellement vos capitaux, il n’y aurait rien à redire à cela. La société est en dormance en attendant la restructuration qu’impliquent ces mouvements financiers. Une quinzaine de jours pendant lesquels, évidemment, vos salaires vous seront intégralement versés. Adressez-vous à Mademoiselle Arma pour toutes informations complémentaires, les certificats concernant l’actionnariat et vos parts respectives sont à votre disposition. À bientôt mes enfants. Ce soir, au théâtre.

 

Il franchit la porte vitrée donnant sur les ascenseurs.
Les employés sont tous tournés vers lui et le regardent partir, immobiles, en grignotant.

Il s’engouffre dans un ascenseur qui descend aussitôt.

 

 

154. miroiterie, réserve ; int. jour – Jeanne, Joseph

 

Jeanne, toujours dans la même position, murmure en une litanie incessante dans le téléphone sans réponse le nom de Francesco.

Elle crispe entre ses doigts sanglants le tesson de verre et commence à le gratter contre l’intérieur de ses poignets.

Bientôt de fines estafilades apparaissent, puis des coupures plus nettes et profondes.

 

 

155. ascenseurs multiples ; int . jour – Albert, Vagel (off), Jeanne (off)

 

Albert descend continûment empruntant divers ascenseurs.
Il téléphone avec un appareil portatif:

 

Albert:

- Anna? Anna?

 

Vagel (off):

- Salut connard. Je t’avais dit que je t’aurai. Finie la grosse salope! On s’est occupé de la petite Jeanne aussi. J’imagine que ça a dû lui plaire…

 

Il éclate de rire. Albert raccroche, recompose aussitôt un autre numéro.

 

 

Albert:

- Jeanne?

 

Jeanne (d’une toute petite voix – off):

- C’est toi Albert? C’est toi? Francesco, dit à Francesco de venir me chercher, je suis mal, je suis tellement mal…

 

Albert:

- J’envoie quelqu’un te prendre. Tu es mon seul amour à présent. Le reste est mort… Tu verras.

 

 

156. maison particulière ; int. jour – Francesco

 

Francesco traverse l’appartement poussiéreux, à l’abandon, encore meublé pourtant, avec des tableaux, des photographies accrochés aux murs d’un blanc passé.
Il enlève posément quelques cadres, apparemment sans les regarder, en fait un tas qu’il dépose après l’avoir ouverte, dans la cheminée.
Il y met le feu.
Il se retourne et va dans le fond de la pièce, vers un vieux bureau dont il fait coulisser la porte frontale qui dissimule un coffre-fort à combinaisons.

Contrairement aux autres meubles, celui-ci semble avoir été fréquemment utilisé: il y a des traces de doigts, peu de poussière.

Sans hésiter, Francesco fait jouer les serrures.

Le coffre s’ouvre et dévoile à l’intérieur de la porte une série de photographies: il y a  bras dessus, bras dessous, Ben et Albert, plus jeunes ; Alphonse et Ernst, adolescent, devant une peau humaine tendue ; Jeanne jeune fille sur les genoux d’Albert ; Albert en compagnie de divers notables sur plusieurs clichés, on y retrouve parfois Monsieur Vagel.

Francesco les porte dans la cheminée alimentant la destruction des documents précédents qui achèvent de se consumer.

 

Francesco:

- Les frères, la famille… Je suis où moi?

 

Il revient au coffre.

Il y trouve une clé semblable à celle de Ben.

Il y a une grande quantité d’argent, des lingots, des disquettes informatiques, des documents, des négatifs photographiques en grand format qu’il feuillette.

Les négatifs sont ceux des photos qu’il avait découvertes.

 

Francesco:

- C’est puéril ces petits secrets, c’est absurde. Qu’est-ce que je fais là?

 

Une des photos l’expose, tout jeune homme, la mine triste, affublé d’un chapeau de clown similaire à celui du médaillon d’Anna.

Il brûle le tout dans la cheminée.

Il passe dans une autre pièce, la cuisine, beaucoup plus propre, avec un évier, un téléphone mural.

Il s’empare d’un sac, revient auprès du coffre, s’empare de l’argent et des lingots, revient dans la cuisine.

Il boit au robinet, s’asperge le visage à grande eau.

En s’essuyant, il se dirige vers le téléphone.

 

Francesco:

- Jeanne, Jeanne le passé n’existe plus… On s’en fout.

 

Le téléphone sonne.

 

Albert (off):

- Ernst? Tu as déjà fini? Il faut voir Jeanne, vite.

 

Il raccroche.

 

Francesco:

- Jeanne…

 

 

157. couloirs souterrains, salle de cérémonie ; int . jour – Albert,   inconnus

 

Albert marche à grands pas, visiblement enthousiaste et très excité, il se frotte les mains, grogne de petits rires secs, suivi à grand peine par trois inconnus cagoulés.
Du couloir qu’il traverse en un rythme continu surgissent divers accolytes cagoulés qui lui présentent une robe pourpre dont il se vêt en avançant, divers papiers qu’il survole en grommelant, une cagoule pourpre qu’il enfile après s’être mouché d’une manière tonitruante.

 

Albert:

- Bien, c’est bien. Les stimulants: dose maximum, c’était prévu, très bien. Ce que ça va être drôle, ces essences enflammées… Ils sont déjà à l’agonie, boursouflés de désirs. Ils se répandront comme une peste amoureuse.

 

Au bout du couloir, une porte poussée mène à une sorte d’anti-chambre close par un grand rideau rouge.

Chacuns s’alignent de part et d’autre d’Albert qui tire d’un coup sec le rideau, dévoilant un théâtre au public nombreux et varié.

De l’orchestre au balcon, les spectateurs de tous âges, hommes et femmes, sont pressés les uns contre les autres, très bien habillés, silencieux et debout, on reconnaît dans cette grande diversité, les employé de la société.

Ils dévorent en choeur diverses patisseries et s’essuient de temps à autres leur bouche éclaboussée de crèmes aux couleurs vives dans de grands mouchoirs rouges qu’ils extirpent de la pochette de leur veste ou de leur sac à main.

À l’arrivée d’Albert, les mastications et le clac des sacs ouverts ou fermés cessent aussitôt.

Puis d’un seul élan, la foule agite ses mouchoirs rouges en murmurant d’une voix unie, une litanie rythmée:

 

foule:

- Amour, amour, amour…

 

 

158. maison particulière, rue ; ext. jour – Camille

 

Camille sort de la voiture à quatre pattes, tenant serrée dans une main la seringue qui roulait à ses côtés.

Elle se glisse derrière un des buissons formant une haie le long de l’escalier d’entrée de la maison, s’accroupit et s’adosse au mur, prise de vertige, ainsi camouflée aux regards de la rue.

Un sourire béat anime sa face ruisselante d’une sueur malsaine.

 

 

159. miroiterie ; int. jour – Jeanne, policier (Joseph)

 

Jeanne contemple dans la glace qu’elle surplombe les gouttes de sang s’écrasant une à une sur la surface lisse du miroir.

Le téléphone décroché a filé entre ses doigts ouverts.
Elle sourit vaguement.

 

 

160. morgue ; int. jour – Alexandre, Joseph, Ernst, inconnus, Judith

 

Joseph est mort.
Les yeux écarquillés, il est en partie couché sur le corps d’Alexandre qui geint.
Les dents de Joseph sont encore fichées dans le nez d’Alexandre tandis qu’Ernst souriant, nu, extirpé de son sac mortuaire reposant sur un brancard dégage de la nuque de Joseph la longue épingle poisseuse qui y est enfoncée.

Ernst entreprend ensuite de déserrer les machoires de Joseph, ce qui n’est pas facile.

Il y arrive, aidé par un autre des faux cadavres.

Alexandre geint, roulant des yeux effarés tandis qu’autour de lui, l’ensemble des faux cadavres se sont réunis pour assister à l’opération et rient béatement.

Une fois Alexandre dégagé, les inconnus rangent le corps de Joseph sur un brancard puis passent dans l’autre pièce.

Alexandre peut contempler à nouveau le cadavre de Judith à ses côtés.
Il pleure.

Les inconnus reparaissent vêtus de blouse blanche.

Ernst se penche sur Alexandre et lui caresse le front.

 

Ernst:

- Vous serez libre bientôt… Je vous marque?

Il extirpe de la poche de sa blouse un nécessaire de tatouage et un négatif sur verre qu’il expose aux yeux d’Alexandre, toujours incapable de se mouvoir et tourné vers Judith.

Alexandre sourit faiblement.

 

Ernst:

- Alphonse m’avait donné l’original…

 

On reconnaît la tache (en négatif) évoquant la silhouette de Judith.

Un autre inconnu dans le fond ouvre une grande porte donnant accés à la chambre froide dans un nuage de vapeur.

Ils font pénétrer Joseph sur un lit dans la pièce frigorifique, ainsi que les autres cadavres, à l’exception de Judith qu’ils dispersent en tout sens.

Ils attendent ensuite, qu’Ernst penché sur la poitrine d’Alexandre ait fini son ouvrage.

Ernst efface les dernières traces de sang et d’encres sur sa blouse et se redresse, satisfait. Il se penche à nouveau pour embrasser Alexandre.

 

Ernst:

- Votre amour… Vous le vivez jusqu’au bout.

 

Ils font pénétrer en poussant les lits roulant, Judith et Alexandre, au centre de la vaste chambre froide.

Il y a une grande table carrelée où ils déposent d’abord Judith dans son sac transparent, puis Alexandre qu’ils libèrent de ses menottes.
Alexandre drogué ne bouge qu’à grand peine. Sur sa poitrine, apparaît, encore sanguinolent, le tatouage minuscule de la silhouette évoquant Judith.

Les inconnus partent et referment la lourde porte.

La pièce est baignée d’une lumière bleutée, envahie de buée émanant des corps rigides alignés le long des parois.

Alexandre claque des dents, pétris de froid.

Il se tourne vers le cadavre de Judith et de ses doigts gourds, fait glisser la fermeture éclair du sac mortuaire.

Tremblant, il se glisse à ses côtés, enlaçant le corps, s’y blotissant comme un enfant.

Ses lèvres effleurent celles de Judith.

Il ferme les yeux.

 

 

161. ville, rues ; ext. jour – membres de la secte, passants, Albert,          Francesco, policiers

 

On reconnaît disséminés dans la foule citadine, en divers endroits, isolés ou par petits groupes de deux ou trois, les membres de la secte d’Albert, souriants et décidés.

De temps en temps, ils frappent de leur longue aiguille, un individu isolé avant de se fondre à nouveau dans la masse fluctuante des passants.

Bientôt les cadavres s’acccumulent et les tueurs se font de moins en moins discrets, essuyant leur longue aiguille dans leur mouchoir rouge.

Les sirènes, police et ambulance, résonnent continûment.

Des gens courent, d’autres s’affaissent en larmes devant le cadavre d’un proche.
Il y a des détonations, des gens se battent entre eux.

L’anarchie succède à la panique.
Des véhicules sont incendiés, des vitrines brisées.
Des cars de police bloquent les rues.
Quelques tueurs sont abattus, ils crient : »amour, amour » en brandissant leur aiguille avant de s’affaisser sous les balles, mais le chaos permet à la plupart d’entre eux de disparaître et continuer ailleurs leurs crimes aveugles.

Dans le chaos ambiant, Albert, précédé de quelques ambulances d’inconnus en armes, dirige son équipe cinématographique, debout dans une voiture-travelling, rougeoyant, un gâteau crémeux à la bouche, il donne des ordres au caméraman, correspond par talkie-walkie avec d’autres véhicules qui dirigent ça et là les halos de grands projecteurs sur telle ou telle scène.

Dans un cercle de lumière, passe fugitivement la voiture de Francesco, crispé, filant en multiples détours pour éviter les barricades et les incendies qui se développent un peu partout.

On entend Albert vociférer, la bouche pleine:

 

Albert:

- Au ministère!

 

 

162. miroiterie ; int. ext. jour – Francesco, Jeanne

 

Francesco est auprès de Jeanne dont il bande les poignets.

Ils se sourient lumineusement dans la mare de sang issue de la gorge de Joseph dont le cadavre demeure crispé dans son attitude un peu ridicule.

Ils sont rougeoyant de sang. Jeanne est très pâle, très faible. Francesco la redresse lentement.

Les multiples miroirs renvoient par la porte entrouverte les lueurs d’incendie.

 

 

163. ministère ; int. ext. jour – Albert, inconnus, Vagel, corps

 

Albert, toujours entouré de son équipe cinématographique, avance à grands pas, en mordant dans un éclair au chocolat.

Ils traversent des couloirs et grimpent des escaliers, passent de multiples portes, traversent d’immenses bureaux, des salles de réception: partout le chaos, l’espace est jonché de cadavres entremêlés bizarrement, des traces de sang éclaboussent les murs et le sol, il y a des traces de balles, des incendies dispersés.

Albert arrive dans le bureau de Vagel.

Vagel s’est suicidé. Il est à sa table de travail, le haut du tronc reposant sur le vaste plateau, salissant  d’éclaboussures sanguinolentes la photo de sa femme. Il tient un révolver dans sa main droite et sa nuque est piquée de multiples épingles qui se dressent étrangement sur cette pelotte charnelle.

 

 

Albert:

- Ça, c’est très très beau…

 

Il dirige la caméra, l’éclairage, choisit plusieurs points de vue. Quand il a fini, il s’essuie les mains dans un grand mouchoir rouge.

Il se tourne vers Ernst qui joue le rôle d’assistant de réalisation:

 

Albert:

- Du beau travail! On peut rentrer à la maison, maintenant.

 

 

164. maison particulière ; ext. jour – Camille, Albert, inconnus,        membres de la secte, passants.

 

Des cris parviennent de l’autre bout de la rue.
Quelques membres de la secte poursuivent des passants effrayés en brandissant leur épingle et criant « amour, amour ».

Camille sort de sa torpeur. Elle s’extrait du buisson où elle reposait, comme désarticulée et brandit à son tour sa seringue d’un bras mal assuré.

Les fuyards et leurs poursuivants passent devant elle sans la voir.
Derrière, entouré de son équipe technique, Albert pavanne et triomphe:

 

Albert:

- Amour, amour je t’aime tant…

 

Il continue de diriger le filmage, très enthousiaste.

Il donne des indications de mise en scène, il panoramique, il se met à courir puis à sautiller sur place, ses techniciens le suivent tant bien que mal.

 

Albert:

- Ce que c’est beau, ce que c’est beau!

 

Il va pour entrer dans la maison mais Camille vient à sa rencontre, souriante.

Il lui rend son sourire.

 

Albert:

- Mon enfant…

 

Elle lui plante la seringue dans le corps.
Il rit tandis que l’équipe continue de filmer.

Albert:

- C’est ça, rapprochez-vous, rapprochez-vous, je vais l’embrasser.

 

Il embrasse en effet Camille hagarde, sans cesser de sourire.
Le visage de Camille se tord et elle tente de se dégager mais Albert la presse contre lui.

On comprend qu’il lui arrache la langue: ses joues et ses lèvres écument de sang.

Il s’affaisse lentement, prend appui contre la porte, tandis que Camille se tord à ses pieds.

 

Albert:

- Peut-on jamais faire confiance aux enfants?

 

Camille est prise de convulsions et hurle, une main dans sa bouche.

Albert, chancelant, sourit toujours.

 

 

165. miroiterie ; int. ext. jour – Francesco, Jeanne, inconnus, fuyards,    policiers

 

Francesco porte dans ses bras Jeanne inconsciente.

Il sort de la miroiterie dont les vitres et les miroirs ont été brisés.

Il se fraye un chemin dans le tumulte et la confusion.

Personne ne semble leur porter la moindre attention.

Il installe Jeanne sur le siège passager dans sa voiture.

Elle a un très léger mouvement de la tête et entrouvre ses yeux.

Ils partent, traversent la ville chaotique.

Dans le silence de l’habitacle, on n’entend que leurs deux respirations.

 

 

166. tunnel, route de campagne, voiture ; int. ext. nuit – Jeanne,     Francesco

 

Ils traversent un tunnel et se retrouvent dans le noir.

Ils se contemplent en glissant dans la nuit.
La voiture débouche dans la campagne, un paysage paisible, silencieux , dans la nuit étoilée.

 

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FIN

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