On est bien entre nous

1.  hôpital – simon, mona, la mère, une infirmière

 

Dans le blanc aveuglant d’un espace aux contours indistincts, apparaît progressivement le visage lumineux d’une vieille femme aux yeux embués.

Elle parle très doucement, entrouvrant à peine les lèvres.

C’est la mère de Simon.

Il se tient devant elle.

Sa sœur, Mona, est à quelques distances.

 

la mère lui caresse la joue en murmurant:

Ne soit pas trop dur, ne soit pas trop dur avec les gosses, avec ma petite Nelly, ma si jolie petite Nelly…

 

Sa main glisse le long de la poitrine de Simon, jusqu’à sa cuisse. Il s’écarte en prenant délicatement sa mère par les épaules.

 

Simon :

Maman, c’est Simon. C’est Simon maman, ce n’est pas Joseph…

 

la mère se détourne et appelle:

Nelly? Nelly?

 

Mona sort précipitamment de la pièce tandis que Simon continue d’étreindre doucement sa mère en murmurant.

Il observe son reflet flou dans une vitre laiteuse, l’air inquiet.

 

Simon :

Maman… Maman

 

Mona revient avec une infirmière. Elle reste sur le seuil de la chambre.

L’infirmière prend le bras de la mère, l’écartant de Simon qui sort de la pièce, leur tournant le dos, les épaules tombantes, abattu.

Il ferme la porte, regarde droit devant lui en écarquillant les yeux, hagard.

Mona s’essuie les yeux, le prend dans ses bras, lui caresse doucement le dos, les épaules voûtées.

 

Simon :

Elle me prend pour ce salaud…

 

 

2.      rue, immeuble de bureaux – gamins

 

Deux gamins portant casquette sont face à face, l’air grave, silencieux.

Ils se donnent des claques à tour de rôle.

L’un finit par pleurer, provoquant le rire de l’autre.

L’enfant victorieux saisit en riant la casquette de son partenaire et l’envoie d’un geste brutal dans les airs.

Le vent semble l’accompagner en bourrasques indécises le long des baies vitrées d’un grand bâtiment.

On découvre les bureaux derrière le verre fumé. Des hommes et des femmes en silhouettes presque immobiles, comme des mannequins collés aux vitres et qui semblent contempler d’un air mort la scène au niveau de la rue.

 

3.      bureau simon, couloir, toilettes

- simon, secrétaire, supérieurs (off), collègues, albertini

 

Une femme se détourne de la vitre et dépose un dossier épais devant Simon.

Il l’ouvre : une comptabilité en chiffres et caractères  minuscules apparaît.

On perçoit très proche une conversation téléphonique tandis que les chiffres, les signatures sont exposés de plus en plus gros.

 

supérieur 1 (off) :

Il faudrait réaliser au plus vite la signature, dans le courant de la prochaine quinzaine, ce serait bien…

 

Simon :

Ce n’est pas un peu prématuré? Nous n’avons pas encore vérifié la totalité des actifs, il y a le problème des sous-traitants, et du prêt initial…

 

La pointe d’un crayon suit l’un après l’autre, les innombrables chapitres d’un contrat préparatoire, s’attarde sur certains paragraphes, des alinéas minuscules, des notes de bas de page aux termes mystérieux. La pointe du crayon se brise, trop fortement appuyée.

 

supérieur 2 (off):

Vous avez une quinzaine, jusqu’à la mi-mars. A cette date, il faut que le contrat soit bouclé, nous avons des concurrents sérieux, vous savez bien que la Jerdex nous contrecarre et veut s’emparer du dossier…

 

Simon se penche et se cogne brutalement contre la lampe de son bureau.

En se frottant le front, il renverse quelques papiers, un récipient contenant des trombones, des stylos qui s’éparpillent sous la table.

Il ramasse les affaires en s’agenouillant sous son bureau tandis que la conversation se poursuit (désynchronisée).

 

Simon (off) :

Je suis désolé, monsieur, il me faut l’aval du directoire, certaines clauses…

 

En se relevant, il se cogne à nouveau, provoquant de nouvelles chutes d’objets : la lampe, un dossier, des marqueurs fluorescents.

Il ramasse maladroitement l’ensemble, et se relève en pressant les divers objets contre sa poitrine.

L’un des marqueurs décapuchonné fait une tache qui s’élargit sur le tissu de sa chemise.

 

supérieur 3 (off):

J’ai déjà engagé ma responsabilité… Vous devriez vous sentir plus concerné par les intérêts vitaux de l’entreprise que par les tracasseries de la gestion courante.

 

Simon remet en place les différents objets sur son bureau.

Il découvre la tache sur sa chemise.

Il sort de la pièce en se heurtant aux chaises, aux classeurs, aux tables.

Il traverse un couloir, rejoint les toilettes.

Il tente de laver sa chemise et s’asperge d’eau. Il est maculé.

Il tire la serviette de son dévidoir, lequel se décroche subitement dans un craquement sourd et une poussière plâtreuse.

 

 

Simon (off) :

Cela va à l’encontre de la procédure, Monsieur…

 

Simon sort des toilettes, plâtreux, taché.

De part et d’autre du couloir qu’il emprunte pour regagner son bureau, quelques collègues, très droits, très froids, immobiles le regardent passer sans un mot.

Simon rejoint son bureau. Il s’écroule en soufflant dans son fauteuil.

 

supérieur 1 (off):

Je ne veux pas le savoir, demandez à votre collègue et néanmoins ami, Albertini…

 

Simon fixe le contrat, très soucieux et concentré en s’époussetant tant bien que mal.

Albertini franchit avec allégresse le seuil du bureau de Simon.

 

Albertini:

Alors, esclave! Tu ne sais pas qu’on est libre ?

 

Simon relève la tête, sourit vaguement.

 

Albertini:

Tu m’as invité à dîner, tu te rappelles ?

 

Simon:

Tu sais qu’on va travailler ensemble ?

 

Albertini:

Ça paraît difficile, je suis sur l’affaire Alphex, tu sais bien.

 

Simon:

Je sais, c’est bizarre. Il faut que j’appelle l’hôpital et j’arrive.

 

Albertini:

Ta mère ?

 

Simon hoche la tête :

Pars en éclaireur, Gisèle nous attend. Je te rejoins tout de suite.

 

Il compose un numéro. Albertini ferme doucement la porte en sortant.

 

Albertini :

Je t’attends à côté.

 

4.         bureau, ascenseur – simon, albertini

 

Ils sont dans l’ascenseur, silencieux tout d’abord.

Simon est devant le miroir face à la porte. Il respire fortement, en se contenant.

Albertini regarde ses pieds, la moquette dont il se sert pour lustrer légèrement ses chaussures.

Il y a le bourdonnement du plafonnier, le crissement soyeux des câbles et les petits « glong » indiquant le passage aux différents étages.

Ils descendent.

Simon souffle devant le miroir de la cabine, efface  son image embuée, se frotte les yeux.

Albertini regarde la buée barbouillée, il prend Simon par l’épaule.

 

Simon :

C’est juste des souvenirs qui remontent d’un coup. Des mauvais souvenirs.

 

Il se tourne vers Albertini avec un sourire triste, se rapproche de lui à le toucher, tête contre tête.

 

Simon :

C’est vrai que tu as eu ta part.

 

Ils sortent.

 

5.       parcours du bureau de simon à sa maison

 

Nous suivons d’une manière accélérée, fragmentée, le parcours de Simon, de son bureau à sa maison.

La ville et le bureau de Simon font bientôt place aux sinuosités labyrinthiques d’une autoroute bordant des immeubles de rapport aux lignes transparentes et agressives. Une zone industrielle lugubre longe un chemin de fer.

Des barres grises d’HLM, innombrables et sinistres, marquent la périphérie d’une autre ville.

Jardins ouvriers puis petits pavillons de banlieue se succèdent.

On s’extirpe du centre aux magasins fermés par des grilles, surveillés par des vigiles, pour aborder une zone résidentielle bordée d’arbres et de réverbères diffusant une douce lumière rose orangée.

C’est la banlieue aisée.

Parmi d’autres, un pavillon cossu avec garage et grand jardin : la maison de Simon.

 

6.       maison de simon, l’apéritif 

- ange, simon, albertini, gisèle

 

La grande baie vitrée du salon diffuse la lumière de la pièce. Une silhouette ondulante s’y dessine fluctuante et floue, suivant les courbes incertaines d’un rideau.

 

Ange danse doucement au rythme d’une musique un peu molle et répétitive, près du haut-parleur, dans le fond  de la pièce. Elle a quatorze ou quinze ans, c’est une adepte du percing. Un anneau d’argent orne son nombril qu’elle fait vaguement tournoyer en se déhanchant lentement. Elle a également un anneau à la commissure des lèvres.

Simon et Albertini sont côte à côte, devant une table basse où sont disposés quelques verres et des alcools. Ils boivent.

Ange se rapproche d’eux.

Simon se lève, sort de la pièce (vers la cuisine).

Ange fixe Albertini en dansant, un léger sourire fait briller un instant les fils de son appareil dentaire.

Albertini lui retourne son sourire en levant son verre d’un air admiratif.

Elle minaude, baisse les yeux tout en poursuivant ses déhanchements plus ou moins rythmés.

Gisèle arrive et surprend le jeu des regards.

Elle demeure au seuil de la pièce et fixe un peu durement Albertini tandis qu’il échange quelques mots avec Ange auprès de lui.

 

Albertini:

Tu danses bien…

 

Ange vient tout près de lui, jusqu’à le frôler, sans interrompre son balancement. Elle s’arrête pour se saisir de son verre (un jus de fruit) et lui chuchote quelque chose à l’oreille.

Il éclate de rire.

Gisèle vient au devant d’eux, Ange s’éloigne en dansant, imperceptiblement.

Gisèle s’assoit à côté d’Albertini, prend son verre de vodka et commence à siroter.

Ange sort de la pièce d’un air désinvolte, très cambrée.

Gisèle frôle la main d’Albertini qui sourit dans le vague.

Elle lui enfonce ses ongles dans la paume.

Il frissonne et se crispe. Il contemple sa main, presque admiratif, les ongles y sont dessinés en marques violettes.

Ange revient, l’air penaud, troublée.

Albertini referme son poing.

Ange s’assoit à côté de sa mère qui s’est écartée d’Albertini à sa venue.

Gisèle se lève, fixe durement Simon qui vient à la suite d’Ange.

Il balbutie, un torchon taché de sang à la main, les yeux très rouges mais souriant.

 

Simon :

Ce n’est rien, c’est rien. Ne t’inquiète pas mon Ange.

 

7.       maison de simon, le repas

- ange, simon, albertini, gisèle

 

Ils sont à table et mangent une grosse pièce de rôti.

La viande est très rouge et sanguinolente.

Chacun en a une large tranche qu’il coupe et déchiquette, avale en mastiquant avec force et appréciation.

L’appareil dentaire d’Ange repose à côté de son verre.

Le bruit des mastications, des déglutissements est au même niveau que la parole.

 

Ange :

Elle va mourir, mamie ?

 

Tous se regardent, un peu gênés.

 

 

8.       maison de simon, chambre simon et gisèle

- simon, gisèle

 

Gisèle est au lit, feuilletant une revue.

Simon finit de se déshabiller, il est presque nu : il enlève ses chaussettes puis son slip, les dispose sur une chaise ou un valet de nuit.

Il se glisse aux côtés de Gisèle en déshabillé satiné.

Il lui caresse le bras et la poitrine, elle lit toujours.

 

Gisèle :

Je ne suis pas sûr que ce soit une très bonne idée pour la petite, cette visite à l’hôpital.

 

Il  pose ses lèvres sur son cou. Gisèle ne cesse de feuilleter sa revue.

 

Gisèle :

On ne peut pas prévoir les crises, ça ne t’inquiète pas ?

 

Simon continue de la caresser, une main pétrissant doucement un sein. Il est sur le côté, un peu au-dessus d’elle. Il murmure.

Simon :

C’est peut-être la dernière fois qu’elle verra sa grand-mère. Elle a tellement insisté. Dans quelques mois ou quelques semaines, ce sera trop tard.

 

Gisèle se retourne, pose sa revue, éteint la lumière.

 

Gisèle :

Comme tu veux. Tu sais que je n’irai pas.

 

Elle s’installe en chien de fusil, tournant le dos à Simon.

 

Simon :

Oui… Viens plus près.

 

Il se colle contre elle.

 

Gisèle :

Ta famille me fait peur, la maladie me dégoûte. J’ai l’impression qu’ils sont tous malades…

 

Simon :

Chut…

 

Gisèle :

Non, laisse moi, je n’ai pas envie, tu sais bien… Tu sens le vin.

 

Simon :

Tais-toi!

 

Il lui maintient soudainement la tête dans l’oreiller, la bloque brutalement et la prend de force.

Il grimace, les traits convulsés subitement.

Elle suffoque, il bave contre sa joue. Elle murmure enrouée.

 

Gisèle :

Salaud! Salaud!

 

Il vient très rapidement, sans plus de manifestation qu’un bref soupir suivi d’un juron murmuré.

 

Simon :

Merde.

 

Les corps s’immobilisent.

Dans le silence mêlé des froissements du drap, on entend bientôt Simon sangloter.

 

Simon :

Excuse-moi. Excuse-moi.

 

On s’éloigne lentement du lit secoué des sanglots de Simon, dos à dos avec Gisèle dont on perçoit le ronflement léger. On s’approche très près de la porte.

 

 

 

 

 

9.         porte chambre parents, porte chambre ange, chambre ange

- ange

 

À l’extérieur de la chambre des parents, les sanglots étouffés de Simon se mêlent aux ronflements de Gisèle dont le son devient très animal, dérangeant.

On glisse jusqu’à la porte de la chambre d’Ange, reconnaissable à un poster adolescent paraphé de son nom.

Il y a un bruit de succion très fort au-dessus des autres bruits.

On pénètre dans la chambre : Ange, les yeux écarquillés dans la pénombre, les traits tendus, suce avec acharnement son pouce.

Elle dodeline dans le même temps de la tête, faisant osciller sur le tabouret qui lui sert de table de nuit son appareil dentaire rose et luisant.

 

10.     hôpital – ange, simon, mona, la mère

 

La pièce est toujours illuminée d’une blancheur aveuglante.

Ange et Simon sont assis de part et d’autre de la mère, au bord du lit.

Mona assise à côté de Simon se lève, l’embrasse, embrasse sa mère au regard absent, puis Ange.

 

Mona :

Ce qu’elle est devenue belle, ta fille ! Il faut que je me sauve, je dois récupérer Arthur…

 

Elle part.

Ils demeurent tous figés un moment, les yeux en direction de la porte refermée.

La mère caresse les cheveux d’Ange sous le regard inquiet de Simon, à ses côtés.

Elle s’amuse à faire tinter les petits anneaux de percing, en s’attardant longuement sur celui du nombril qu’elle fait tressauter d’un index tremblant.

Elle rit doucement.

Ange se lève, se déhanche devant sa grand-mère, riant également, très à l’aise.

La main de la mère épouse la ligne des hanches d’Ange, d’un mouvement très léger, très doux.

Puis elle dessine de petits cercles autour du nombril percé.

La mère pose son visage contre le ventre d’Ange, le regard vague soudain, au bord des larmes, humidifiant la peau de la jeune fille.

 

La mère :

Il faut être fou pour ne pas t’aimer… Il ne t’a pas fait mal cette fois, tu ne saignes plus… Tu lui as pardonné. Tu ne serais pas venue sinon.

 

Ange :

Mais qu’est-ce que tu racontes, mamie ?

 

Simon, comme paniqué soudain, prend brutalement sa mère par l’épaule, le cou. Il tente de l’éloigner d’Ange.

La mère s’accroche à la taille d’Ange, ses doigts crochètent sa peau, griffent son cou.

Ange s’écarte de quelques pas, titubante, étonnée, apeurée.

Elle contemple la face convulsée de son père, presque méconnaissable.

 

La mère :

Nelly, ma petite Nelly, reviens, il ne fera plus mal, il ne te fera plus de mal maintenant…

 

Elle se retourne brusquement vers Simon qui l’a violemment écartée d’Ange.

 

Simon :

Ça suffit maman!

 

Il l’a prise par les épaules et la secoue durement en répétant sans cesse: « maman, maman! »

Elle est en larmes, ouvre en le déchirant en partie le col de sa chemise.

Elle étreint Simon passionnément.

 

La mère :

Comme je t’aime, comme il faut que je t’aime pour t’aimer plus que ma fille, ma petite fille… Il ne faudra plus, il ne faudra plus lui faire de mal, promets-moi, promets-moi !

 

Sa main glisse d’une manière explicitement obscène sur le corps de Simon, désemparé, qui tente de l’écarter.

 

Simon :

Maman, c’est Simon. C’est Simon maman !

 

Sa mère s’accroche à lui, implorante.

Simon referme ses bras autour du frêle corps de sa mère, et l’enserrant ainsi parvient à l’immobiliser en une posture ambiguë, indécente.

Il se tourne vers Ange qui les observe, les yeux écarquillés.

Le visage de Simon semble avoir changé – on le voit un peu flou : une ombre se dessine autour de sa bouche un peu tremblante, rendant les traits plus durs.

 

Simon :

Ce n’est rien mon Ange. Elle ne te fera pas de mal. Sors si tu veux, j’arrive.

 

Ange, bouche bée, se secoue de sa torpeur effrayée et sort en pleurant et courant en se tenant le ventre.

 

11.     bureau simon – simon, albertini

 

Simon et Albertini sont assis de part et d’autre d’un gigantesque bureau.

Ils consultent tous deux les multiples dossiers et feuillets épars qui envahissent en désordre la totalité du plan de travail.

Simon se lève lentement et rassemble en divers tas compacts et ordonnés le flot de documents.

Le rangement du bureau dure tout le temps de la conversation.

Albertini le contemple surpris.

 

Simon :

Ce n’est pas possible. On ne peut prendre une telle décision sans l’aval de la direction financière. On court-circuite toute la procédure. C’est trop risqué. Il y a au moins une vingtaine de points litigieux. Avant de passer l’accord, il faudrait vérifier les bilans d’au moins quinze entreprises sous-traitantes. Il faudrait être sûr qu’il ne s’agit pas de sociétés écrans. Il y en a au moins deux dont on peut être certain de leur dysfonctionnement,  dont les comptes sont falsifiés et qui les équilibrent entre elles à coup de ventes fictives… Il n’y a que le Crédit dont on soit à peu près sûr dans cette opération.

 

 

 

Albertini :

Justement, le Crédit représente notre garantie. Avec son investissement complémentaire, notre prise de risque devient minime.

 

Simon :

On est à peu près sûr du Crédit, pas totalement.

 

Albertini :

Tu sais très bien le problème : si l’on passe par la procédure habituelle, on perd de trois à six mois dans les vérifications tatillonnes du contrôle de gestion. Et tu nous fais perdre la transaction au profit de Jerdex. N’oublie pas la Jerdex. Cette opération peut représenter plus de la moitié de nos bénéfices au cours des trois prochaines années. Jerdex n’hésitera pas. Le Crédit nous laissera tomber pour Jerdex…

 

Simon :

Je ne peux pas prendre ce risque.

 

Albertini :

Tu sais que j’ai des antennes au Crédit, et qu’Henrius demeure mon obligé. Si tu me laisses faire, dans trois jours, on aura la confirmation des comptes.

 

Simon :

Trois jours. Tu es sûr ?

 

Le téléphone sonne. Simon décroche aussitôt en renversant sa lampe.

 

12.     bar – simon, albertini, henrius

 

Albertini et Simon sont en bout de comptoir, menant la conversation avec Henrius.

Albertini et Henrius ont l’air de bien se connaître, ils font de grands gestes, paraissent un peu éméchés

 

Henrius :

J’ai même un bilan certifié.

 

Simon consulte les comptes :

Il manque l’exercice des six derniers mois.

 

Henrius :

Vous savez, c’est assez confidentiel. Si ce n’était pour Albertini et vous…

 

Albertini :

Moi j’ai confiance. Il faut savoir prendre des risques quand ils sont aussi minimes. C’est ta tournée, je pense.

 

Simon :

D’accord. J’envoie le contrat à la signature.

 

Albertini (au barman) :

Vous nous remettez ça ?

 

 

 

13.     société jerdex – deux dirigeants

 

Un immeuble aux vitres miroirs affiche le sigle « Jerdex » sur toute la longueur de sa façade.

A l’intérieur, au-delà d’une porte vitrée où se lit le panonceau « direction », dans le bureau directorial, deux hommes sont de chaque côté d’un énorme bureau. L’un d’eux raccroche un téléphone et sourit largement à l’autre, qui sourit à son tour, victorieusement.

 

14.     voiture simon, routes – simon

 

Simon est au volant, il fonce. Sa conduite est brutale.

Des nuages lourds et sombres, fluctuants, mêlé d’une pluie saccadée, désordonnée, se reflètent, déformés, en vagues abstraites sur le pare-brise.

Le visage de Simon s’y reflète également en superposition confuse. Il paraît changeant, comme si une barbe l’ombrageait parfois d’une manière un peu flou.

Sur le siège du passager, il y a un vieil album photo.

 

15.     hôpital – simon, la mère

 

Simon et la mère sont assis côte à côte sur le lit blanc dans la pièce illuminée, à la blancheur aveuglante.

Sur leurs genoux, l’album ouvert, dont Simon commente les photographies en les caressant du doigt. Il parle très lentement, comme à un enfant.

La mère a les larmes aux yeux, elle se concentre sur les photos que désigne son fils.

Une photo expose Simon avec Mona et sa mère, tous les trois jeunes, seule la mère sourit, les enfants ont l’air grave, austère.

 

Simon :

Regarde maman, là, nous sommes tous les trois, avec Mona, on avait douze, quatorze ans, l’âge d’Ange à présent. C’est l’une des rares photos que nous ayons gardée de notre jeunesse, Mona et moi.

 

La mère fixe la photo en plissant les yeux, dessinant des rides profondes sur son front.

Une photo d’Ange, bébé.

 

Simon :

Ma fille, ta petite-fille, maman. Elle va avoir quinze ans dans quelques mois. Elle est belle n’est-ce pas ? Elle est encore plus belle maintenant. Elle avait sept ans à l’époque.

 

Les doigts de Simon font glisser les pages en arrière, pour s’arrêter sur une photo de mariage.

 

Simon :

Le mariage : regarde Gisèle, comme elle était gracieuse ! J’avais l’air fier… On te voit avec Mona, à gauche. Tu étais très élégante.

 

Les photos défilent.

 

Simon :

Mona avec son fils. Tu sais, le petit Arthur. Il doit avoir deux ans maintenant.

 

Tandis que Simon commente les photos, le regard de la mère glisse des photos vers le vague.

Simon s’attarde sur la photo de Mona.

Il en caresse la surface de la pulpe de l’index, très délicatement.

La mère a cessé de contempler les photos. Elle fixe le profil de Simon, qui commente toujours les photos.
Elle lui caresse doucement le visage, dessine le contour de sa bouche de deux doigts tremblants légèrement.

Simon regarde dans le vide, il se tait.

On n’entend plus que le ronronnement des tuyauteries, les respirations oppressées.

 

16.     cimetière – simon, mona

 

Simon :

Mona…

 

Il embrasse délicatement la joue de sa soeur, très près de la commissure des lèvres.

Elle fait glisser sa main le long de sa joue.

Ils sont côte à côte, recueillis devant une tombe portant plusieurs noms.

Leur sœur, Nelly, dont les dates de naissance et décès indiquent l’âge, quinze ans.

Leur père, Joseph, mort la même année que sa fille, il y a presque trente ans.

 

Mona :

La maladie de maman, le passé… Plus que la naissance de mon fils ou ta fille, c’est avec la peur, le cauchemar qu’on se retrouve…

 

Simon :

C’est vrai. Mais on ne s’est jamais perdus, n’est-ce pas ?…

 

Ils empruntent une allée de gravier crissant sous leur pas.

Ils marchent collés l’un à l’autre, se prenant par la taille.

 

Simon :

Tu as eu des nouvelles de Patrick ?

 

Mona :

Il sort dans un mois.

 

On les voit au loin près de la sortie.

 

Simon :

Tu peux compter sur moi, tu sais.

 

Mona sourit largement en regardant son frère. Elle le serre un instant, très fort dans ses bras, il répond à son sourire.

 

Mona :

Je sais, je sais mon frère bien-aimé…

 

Ils reprennent leur marche, sortent.

 

 

 

 

 

 

17.     bureau simon, toilettes, couloir, ascenseur - 

 simon, supérieurs (off),collègues, albertini

 

Simon se regarde dans le miroir des toilettes.

Il s’asperge d’eau la figure, se frotte vivement, presque douloureusement la bouche.

 

supérieur 1 (off)

Mais qu’est-ce qui vous a pris Simon ?

 

supérieur 2 (off)

Le Crédit a déposé son bilan.

 

supérieur 1 (off)

Tous les comptes étaient gonflés.

 

Les voix sont très présentes, très proches, comme chuchotées. De multiples murmures se confondant parfois avec les sons des frottements, des glissements du papier.

Comme en une série de portraits soudainement figés, les visages des membres de la société se succèdent: secrétaires au visage grave, cadres à l’air inquiet, arrêtés dans leur mouvement (raccrocher un téléphone, ramasser un dossier, appuyer sur le bouton d’appel d’un ascenseur, doigts retenus sur les touches d’un clavier…).

 

supérieur 3 (off)

Je ne vois que votre signature.

 

supérieur 1 (off)

Vous êtes le seul responsable.

 

supérieur 3 (off)

Une reprise suicidaire.

 

Le bureau de Simon est vide, la surface en miroir du plan de travail garde la trace des dossiers enlevés récemment et dont on peut apercevoir les multiples feuillets en pagaille débordant de la poubelle.

 

supérieur 2 (off)

C’est tout l’avenir de la société qui est en jeu.

 

supérieur 1 (off)

L’avenir de tous ses membres.

 

supérieur 3 (off)

Vous êtes le seul responsable.

 

Simon sort des toilettes, regardant le sol, tête baissée, sa lourde sacoche à la main.

Il franchit le long couloir menant à l’ascenseur où ses collègues, nombreux, adossés aux murs le fixent muettement.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent.

Albertini est au fond, contre le miroir.

Il regarde tristement Simon qui pénètre dans la cabine.

Simon se frotte la bouche, se retourne, le regard vide vers l’extérieur.

Albertini lui prend doucement le bras.

 

 

 

 

Albertini :

On s’est fait avoir. Henrius ne travaille plus pour le Crédit. Il a démissionné, ça fait des mois. On ne peut rien faire : les documents étaient confidentiels, exacts et incomplets. On ne peut rien faire.

 

Simon saisit doucement la main d’Albertini, la serre fort, tendrement.

 

Ils sortent de l’immeuble de la société.

 

Albertini :

Passons le week-end chez moi, ça nous changera les idées. Il commence à faire beau, on profitera de la piscine…

 

On les voit de très loin, ils paraissent minuscules.

 

18.       maison de campagne d’albertini, piscine       

- simon, gisèle, ange, albertini

 

On entend des rires et des bruits d’eau.

Dans l’eau bleue, le corps gracile d’Ange ondoie. Elle est très fine, avec des formes très féminines pourtant.

On la voit de dos. Elle soulève la tête hors de l’eau pour reprendre haleine.

Elle a la chair de poule, elle frissonne.

Elle se sent épiée. Elle se retourne en claquant légèrement des dents, inquiète, regardant fixement son observateur.

Des gouttes d’eau miroitent, s’accrochent et brillent à ses anneaux.

Elle est tétanisée.

Simon la contemple, une moustache semble ombrager ses lèvres qu’il recouvre aussitôt de sa main quand il croise le regard d’Ange.

Elle a un mouvement de recul.

Elle s’élance de tout son long, rejoint Albertini dans un coin de la piscine, aux côtés de Gisèle qui fait des ciseaux dans l’eau.

Ange s’accroche au bras d’Albertini, se protège, se colle contre son épaule, d’un air à la fois apeuré et de défi en regardant son père.

Albertini est très brun, très velu, fort. Il sourit, un peu étonné, en entourant maladroitement, paternellement Ange de son bras.

Il regarde Simon à son tour, un peu gêné.

Simon est attablé près du bord opposé, dans la fumée d’un barbecue.

Il enlève la main de sa bouche : il n’a pas de moustaches.

Il semble un peu confus, sourit gauchement à Albertini puis détourne les yeux, se retourne, s’occupe du feu en disparaissant dans la fumée.

Ange lui tourne le dos, plongeant son visage dans l’aisselle d’Albertini, se collant, s’accrochant un bref instant à son flanc.

Albertini blêmit, désemparé, passif.

Ange se rejette en arrière, fixant le ciel d’un air absent en faisant la planche.

Gisèle se redresse, regarde Albertini qui contemple Ange. Il détourne le regard et sourit à Gisèle qui lui rend son sourire, un peu crispée, et sort de l’eau.

Ange regarde Albertini qui la fixe franchement.

Elle se renverse à nouveau, regarde le ciel en souriant.

 

19.       maison albertini, barbecue – simon, gisele, ange, albertini

 

Ils sont attablés, finissent de manger.

Un appareil photo polaroïd sur un petit tas de photos instantanées empilées est posé dans un coin de la table.

Il y a des os sanguinolents dans les assiettes, un couteau repose sur l’appareil dentaire d’Ange.

 

Ange :

Pourquoi tu ne parles pas de mamie… De ces choses dégoûtantes…

 

Simon se frotte la bouche un moment avant de répondre.

 

Simon :

Tu sais, Ange, il ne faut pas faire attention à ce que disait mamie, à son comportement. C’est juste une absence, comme un malaise passager… C’est une dégénérescence du cerveau. Les centres d’inhibitions sont atteints, avec la maladie d’Alzheimer…

 

Ange :

Tu me prends pour une idiote.

 

Gisèle se lève et la prend dans ses bras du côté d’Albertini, face à Simon.

 

Gisèle :

Toi et ta famille. Il y a de quoi avoir peur. Tu lui as fait peur, je ne te le pardonnerai jamais.

 

Ange se dégage posément des bras de sa mère.

 

Ange :

Je n’ai pas peur, je suis écoeurée. Je vous trouve lâches.

 

Simon la regarde droit dans les yeux, posant ses deux mains à plat de chaque côté de son assiette, renversant du même coup un peu du vin rouge de son verre. Ses mains reposent dans le liquide.

 

Simon :

La lâcheté n’a rien à voir là-dedans. C’est du passé. Maintenant, c’est autre chose, ça ne m’appartient plus. Je me suis libéré de ce passé qui ne te concerne pas.

 

Ange :

Ce n’est pas vrai.

 

Elle se lève, couvrant de son ombre le visage de Simon.

Elle se détourne, plonge dans la piscine.

Simon se lève à son tour en s’essuyant les mains sur son short.

 

Simon :

Je vais courir.

 

Il s’éloigne à grandes enjambées avant de sortir de la propriété en foulées régulières.

 

20.       sentier  – simon

 

Simon court. Son visage ruisselle de sueur, il grimace sous l’effort.

Il trébuche, tombe, s’affale dans la boue, se relève, court à nouveau.

Ses jambes sont égratignées, maculées, dessinent de grandes ombres enchevêtrées.

 

 

21.     maison de campagne d’albertini, salon

                                             – simon, gisèle, ange, albertini

 

C’est la nuit. Albertini sirote un verre devant la cheminée où finit de fumer un feu.

Il est installé devant une table basse où est posée une bouteille à moitié vide.

Simon pénètre dans le salon.

Il y a des taches de boue sur ses jambes, son visage est sali, il a l’air harassé.

Albertini se lève en titubant légèrement. Il lui fait l’accolade et l’accompagne jusqu’au canapé. Il le fait s’asseoir, lui sert un verre.

 

Simon :

Il est tard, je n’ai pas vu l’heure. Je me suis égaré. Je suis désolé.

 

Albertini :

Ce n’est pas grave. Tes femmes dorment à l’étage. Ange dans la chambre d’Alice. J’ai la chambre du fond, vous avez la chambre centrale. Gisèle est montée se coucher, ça fait deux heures maintenant…

 

Simon :

Après l’accident, tu as gardé la maison… Ça ne te fait pas du mal de rester ici ?

 

Albertini ne répond pas tout de suite.

Il paraît soudainement dégrisé.

 

Albertini :

Ça n’aurait rien changé… Tu sais ça fait sept ans maintenant… Tu veux prendre une douche avant de monter ?

 

Simon :

Excuse moi, je ne tourne pas très rond en ce moment, j’ai des questions stupides… Non, si ça te dérange pas, je préfère rester ici, je réveillerais Gisèle, il fait bon ici… Tu n’aurais pas un somnifère.

 

Albertini :

Je vais te chercher ça.

 

Il passe dans la pièce voisine d’un pas un peu hésitant tandis que Simon déguste lentement son verre.

Albertini redescend bientôt avec une couverture et deux cachets.

 

Albertini :

Avale. Ça va t’assommer. Tu en as pour dix heures d’oubli.

 

Simon :

Mon Ange… Si elle savait comme je l’aime…

 

Simon avale les médicaments en vidant son verre, puis se pelotonne dans sa couverture en s’allongeant dans le canapé.

 

Simon :

Merci, merci pour tout, merci mille fois. Ça ira mieux demain. Bonne nuit mon vieux…

 

Ils s’embrassent.

 

Albertini :

Bonne nuit Simon, dors bien. Je monte.

 

Il le contemple un moment avant d’éteindre les lumières.

Il sourit dans le vague, presque naïvement en disparaissant dans les étages.

Simon regarde le plafond, sourit, détendu.

 

 

22.     maison d’albertini, couloir, chambre d’ange

- albertini, ange

 

Dans la pénombre d’un large couloir, Albertini demeure longtemps devant une porte.

Il l’entrouvre s’immisce précautionneusement dans la chambre.

Il se tient immobile, très près du visage d’Ange endormie.

Il respire longtemps son haleine légèrement sifflante, fermant à demi les yeux.

Il l’embrasse violemment, goulûment.

Ange se réveille, un peu suffoquée, se débattant légèrement.

Il se relève, la contemple sans un mot, elle lui sourit.

Il part.

 

23.       maison albertini, couloir – albertini, gisele (off)

 

Il regarde la chambre du fond, se tourne vers la porte d’Ange qu’il vient de refermer, puis pénètre dans la chambre de Gisèle qu’on entend comme il entre et referme doucement la porte

 

Gisèle (off) :

Il dort ?

 

24.     hôpital, chambre des soins intensifs -

simon, mona, arthur, la mère, médecin, personnel médical

 

La mère a les yeux clos.

De larges bandages dissimulent ses cheveux.

Son corps est couvert d’un grand drap blanc où se distinguent très nettement quelques taches sombres.

De ses membres, de son cou, partent quantités de tubes et de fils reliés à des machines bourdonnantes.

À l’entrée de la chambre, donnant sur le couloir où passent les chariots et le personnel affairé, Simon et Mona s’entretiennent avec un médecin.

Mona a les yeux rougis, elle renifle.

Elle porte son fils, Arthur, à califourchon autour de sa taille.

L’enfant dort.

 

médecin :

Elle s’est jetée contre la fenêtre. C’est du verre blindé. C’est en tombant qu’elle a heurté de la tempe l’angle du radiateur. Il y a deux traumatismes : l’un au lobe frontal, l’autre, plus préoccupant au temporal gauche… Il faut attendre la résorption de l’œdème pour constater l’ampleur des dommages cérébraux…

 

Simon a du mal à parler, à articuler, à prononcer des phrases entières.

 

Simon :

C’est  ?… Dans combien… temps… Son état…

médecin :

Une semaine, on fera un scanner dans une semaine… Elle est très faible et âgée.

 

Mona tend son fils à Simon qui le prend avec précaution.

Dans le mouvement, une rougeur diffuse et malsaine apparaît à la base du cou de l’enfant.

 

Mona :

Tu me le prends deux minutes ? Il faut que je me mouche…

 

Elle se mouche.

Le médecin observe la rougeur du petit garçon, regarde gravement Simon.

 

médecin :

Vous êtes le père ?

 

Simon, un peu interloqué, hébété, après une légère hésitation secoue la tête en dénégation.

Le médecin se tourne alors vers Mona qui range son mouchoir.

 

médecin :

Vous devriez surveiller cette rougeur. Il y a un bon service dermatologie ici. Vous devriez voir le docteur Spoeritz, si ça prend de l’ampleur… Allez-y de ma part…

 

Il s’éloigne.

Simon et Mona sortent de la chambre, ils sont main dans la main dans un couloir.

Simon porte toujours Arthur endormi.

 

25.     hôpital, couloirs, hall

- simon, mona, arthur, patrick, clara

 

Simon et Mona traversent une grande porte en verre coulissante.

Patrick les attend dans le hall.

Mona  s’élance vers lui, l’enlace tendrement.

Il est ému. Il lui essuie les yeux. Ils s’enlacent à nouveau, s’embrassent à pleine bouche.

Simon les regarde fixement, bouche bée.

 

Simon :

Elle a voulu se tuer…

 

Il se frotte doucement la bouche en contemplant le couple puis caresse machinalement la nuque de l’enfant effleurant la rougeur.

L’enfant pousse un léger cri et se tourne vers son père (Patrick).

Mona s’écarte.

Simon demeure immobile, les yeux dans le vague.

Il sourit brusquement.

Il embrasse Patrick avec l’enfant dans ses bras.

 

Simon :

Patrick. Ça fait longtemps. Ça fait plaisir…

 

Patrick sourit à son tour.

Il prend l’enfant, le lève délicatement jusqu’à son visage, le faisant rire.

Patrick :

Je n’ai pas pu venir plus tôt… Alors, mon fils…

 

Mona s’est rapprochée. Ils s’enlacent à nouveau, s’embrassent encore.

Le petit garçon donne des petits coups, des petites tapes maladroites sur la joue de son père.

Patrick le soulève à bout de bras, éclatant de rire.

L’enfant se débat doucement, oscillant entre le rire et les larmes, mais sans proférer un son.

Mona reprend son fils, qui se calme et paraît s’endormir en se blottissant contre elle.

Patrick sourit largement.

 

Patrick :

Pas très bavard pour un enfant du parloir…

 

Ils cheminent doucement tous les quatre vers la sortie.

Une jeune femme en blouse blanche – Clara – traverse le hall en courant.

Elle trébuche devant eux, manque tomber, Simon la rattrape avant la chute, elle a un rire cristallin avant de disparaître dans un couloir, toujours courant à petits pas vifs.

Simon et Mona se sont figés.

 

Mona :

On aurait dit Nelly… Elle ressemble à ta fille aussi. C’est étrange, je ne m’en étais jamais aperçue jusque là…

 

Simon est très pâle, il ne répond pas.

Ils reprennent leur marche vers la sortie.

 

26.     sortie hôpital, bar – simon, mona, arthur, patrick

 

Patrick les attend, Arthur perché sur ses épaules.

Il prend Mona par le cou, Simon est aux côtés de sa soeur.

Ils pénètrent dans un café.

 

C’est le soir. Ils sont attablés devant leur boisson respective (bières ou pastis).

 

Patrick :

Mona m’a dit tout ce que t’avais fait pour elle, pour nous… pendant mes « vacances ». Ça s’oublie pas. J’ai une place en or pour toi si tu veux. C’est réservé. Une boîte montée par des mecs qui me doivent beaucoup. Ils ont besoin de quelqu’un dans la finance. Qui connaisse les rouages, qui soit discret…

 

Simon regarde son verre puis Patrick, sans dire un mot, réfléchissant.

Le petit sur les genoux de Patrick se met à pleurer.

Patrick enlève doucement sa main de la nuque de l’enfant qu’il avait effleurée dévoilant une sorte de tumeur.

 

Patrick :

Tu sais Mona, c’est bizarre cette plaque rouge sur la nuque d’Arthur.

 

Ils se regardent les uns les autres, inquiets.

 

 

 

 

27.     route – simon, clara, chasseurs

 

C’est la nuit. La voiture de Simon traverse à toute allure une forêt touffue.

Les phares dessinent les ombres déchiquetées des branches et des feuillages sur le goudron.

Le visage fatigué du conducteur paraît mouvant, associé aux brusques changements de lumière.

La route est étroite.

Deux chasseurs apparaissent sur le bas-côté, fusil cassé à l’épaule, tenue de camouflage.

Simon les suit du regard dans le rétroviseur avant d’aborder un tournant.

Une voiture surgit brusquement d’un chemin de terre.

Dans le véhicule, on reconnaît Clara, au visage transfiguré par une luminosité extrême.

Simon lui sourit, elle répond à son sourire.

Tout ceci en un moment très bref : ils ne peuvent s’éviter.

C’est le choc. Tête-à-queue, bruit assourdissant.

Puis le silence de la forêt. Les carcasses des voitures immobiles.

On entend des pas dans l’herbe et les feuillages craquants.

Les phares du véhicule de Simon sont restés allumés, illuminant la route, la scène de l’accident.

Il a l’arcade sourcilière ouverte, le visage en sang. Il reprend conscience, peine à s’extirper de son véhicule

Il retrouve son téléphone portable sous son siège, appelle les secours, hagard.

 

Simon :

Un accident, oui… La forêt… la départementale, oui…

 

La communication est brusquement coupée par défaut de batterie.

Simon se dirige en titubant vers l’autre véhicule qui a terminé sa course à une cinquantaine de mètres, contre un arbre. Il trébuche, se redresse en s’aidant d’un bout de bois dont il se sert comme d’une canne pour avancer.

Les deux chasseurs aperçus précédemment tirent de l’automobile défoncée une paire de jambes de femme nues et très blanches dans la lumière des phares.

On ne voit pas le visage de l’accidentée.

Les chasseurs grommellent, rient grassement, on ne comprend pas leurs propos.

Ils écartent les jambes en grognant.

L’un tient les jambes, l’autre fait tomber son harnachement guerrier – fusil, gibecière -, avant de baisser lentement son pantalon.

Ils se retournent soudain. Ils sont tous les deux moustachus.

On découvre le visage indemne de l’accidentée encore inconsciente : il s’agit de Clara.

Simon frappe violemment les chasseurs de son bâton dans un seul et ample mouvement.

Celui qui tenait les jambes roule dans le fossé.

Simon s’acharne sur le violeur qui tente de remonter son pantalon, de saisir son arme.

Simon paraît comme en transe, les yeux à demi révulsés en abattant son bâton, méthodiquement, à lents coups sourds.

Le chasseur dans le fossé se redresse, récupère son arme, la charge, vise Simon.

Une voiture de police se fait entendre, sirène hurlante.

Le chasseur abaisse précipitamment son arme et s’enfuit dans la forêt en rampant.

Le gyrophare du véhicule policier dessine une alternance d’ombres colorées.

Clara allongée sur son siège reprend lentement conscience, observant un peu hagarde Simon, toujours dans une sorte de transe et dont les coups perdent de leur force.

Simon sent le regard de Clara, soudainement désemparé, il lâche son bâton en se tournant vers elle.

L’ombre des policiers s’abat violemment sur la scène.

28.     commissariat, cellule de garde à vue

- simon, policier, gisele

 

Simon est dans la cellule de garde-à-vue, gisant sur le sol de ciment sale, couché en chien de fusil.

Il reprend doucement connaissance, se redresse vaguement.

Sa chemise est déchirée et tâchée de sang.

Il porte des pansements, des marques de coups sur le visage.

Ses doigts sont tachés d’encre noire.

Un policier ouvre la cellule et fait sortir Simon.

 

Gisèle le toise avec mépris :

Ce que tu es sale. On dirait un animal…

 

29.     voiture gisele – simon, gisele

 

Gisèle conduit.

Ils sont silencieux.

Le paysage défile, varié et fragmenté, se reflète sur le pare-brise.

Elle prend soudain la parole sans regarder Simon un seul instant.

 

Gisèle :

Ça ne va pas. Ça ne va plus. Ça fait longtemps. Ce n’est pas à cause de ton licenciement… C’est bien avant. J’ai besoin de réfléchir, de prendre un peu d’air, de liberté… C’est les vacances scolaires : Ange va partir en classe verte. Tu pourrais réfléchir également. Comme la voiture est foutue, Albertini prendra Ange le soir pour l’amener au car. Je vais partir une semaine, peut-être quinze jours ou plus.

 

Simon :

Quoi ? Tu me dis ça d’un coup et au plus mauvais moment…

 

Gisèle :

On ne choisit pas toujours…

 

30.     rues, école

- simon, ange, le « copain » d’ange, élèves et parents

 

Simon marche dans les rues désertes bordées de verdure.

Il est mal rasé, a les mains dans les poches et regarde ses pieds, l’air soucieux.

Il grogne, donne des coups de pied dans des cailloux.

Il a toujours un pansement et quelques bleus sur le visage.

Il passe devant un panneau indiquant la direction du collège privé.

Il arrive à proximité de l’école : il y a des cris d’adolescents, des pétarades de mobylette.

Les voitures luxueuses des parents, en un ballet tournoyant, prennent en charge les collégiens, habillés « très mode ».

Simon fait le tour de l’établissement, sans se rendre directement à l’entrée principale.

Un peu à l’écart, dissimulés des regards des autres élèves et des parents par les arbres et des camionnettes en stationnement, brusquement face à lui, Ange et un garçon s’embrassent goulûment, très sexuellement.

La main du jeune homme se presse et s’insinue, dessine tous les contours du corps d’Ange, qui lui rend ses caresses et palpe son corps avec la même fureur.

Ils respirent très fort, déglutissent et bavent, échangeant leur salive.

Leur respiration se confond un instant avec celle, oppressée, de Simon.

Il demeure un instant spectateur avant de séparer brutalement le couple, arrachant le garçon à sa fille.

Il tient Ange par le bras et s’adresse menaçant, le visage haineux, au garçon penaud et décontenancé.

 

Simon :

C’est fini. Je te défends.

 

Ange se défait de son emprise.

 

Ange :

Mais pour qui tu te prends ?

 

Il lui assène une forte gifle sous les yeux de quelques élèves et parents qui se sont insidieusement rapprochés.

Le coup provoque la déchirure de la commissure des lèvres, en faisant se décrocher l’anneau de percing.

L’anneau rougi tournoie un instant au sol avec un bruit métallique.

Ange a la bouche pleine de sang.

 

Ange :

T’es comme ton père.

 

Elle ramasse l’anneau et traverse la rue.

Simon la regarde s’éloigner, comme assommé, sous les remarques et les regards désapprobateurs des élèves et parents témoins de la scène.

 

31.     maison simon, salon – médecin, simon, ange

 

Ange est assise à la grande table du salon.

Un médecin, debout auprès d’elle, finit de lui coller un pansement à la commissure des lèvres.

 

le médecin:

Tu as déjà eu beaucoup de blessures comme ça ?

 

Ange regarde Simon, un peu effrayée. Il vient vers eux, du fond de la pièce.

Simon se lève du fauteuil au fond de la pièce et s’approche du médecin, son chéquier à la main.

Le médecin le regarde fixement.

 

le médecin:

Vous avez l’air violent…

 

Simon soupire et se frotte les yeux en secouant la tête en signe de dénégation, tout en émettant un grognement incompréhensible.

Le médecin se tourne à nouveau vers Ange en lui caressant doucement les cheveux.

Ange détourne la tête, elle monte à l’étage sans dire un mot.

Le médecin la regarde disparaître dans l’escalier en rangeant ses ustensiles.

 

le médecin :

Ça fera trente-sept euros cinquante.

 

Simon signe le chèque.

 

 

32.     maison simon, porte et chambre ange

- simon, ange, albertini (off) – jour

 

Simon est devant la porte close.

Il parle sans discontinuer, tout en frappant de la main et du front contre la porte.

 

Simon :

Ange, mon Ange, mon Ange. Je suis un monstre. Je ne supporte pas. Je ne supporte pas que tu ne m’aimes pas. Tu n’as pas le droit. Non, tu n’as pas le droit… Ma petite fille. Mon Ange. Tu es tout pour moi mon Ange. Je t’aime. Je t’aime…

 

Les coups contre la porte sont plus violents au fur et à mesure du monologue de Simon. Il frappe brutalement du front qui saigne à présent.

La porte finit par céder.

 

Ange est recroquevillée dans le coin de la chambre opposée à la porte. Elle est sur son lit, enserrant ses genoux. Son large pansement lui barre une partie de la bouche.

Elle a peur.

Simon se tient sur le seuil. Il essuie machinalement le sang qui coule de son front, tout en continuant à parler, grommeler, du même ton quasi monocorde – une voix intérieure. Il regarde le sol.

 

Simon :

Je ne te ferai jamais de mal mon Ange… Un accident… Ça n’arrivera jamais plus. Je te le jure…

 

Il avance à petits pas jusqu’au lit, s’y assoit pesamment tout en frottant son front sanguinolent, étalant le sang sur son visage et ses mains.

Il prend le pied nu d’Ange dans sa grande main, le tachant. Il le serre comme on serre une main. Il ne la regarde toujours pas.

 

Simon :

Tu es l’amour de ma vie. Il n’y a pas d’amour plus pur… Mon ange, mon Ange…

 

Ange claque des dents à présent.

Simon lui caresse le pied en un geste machinal et répétitif.

Sa caresse se fait plus pressante. Il remonte jusqu’au tibia, fait le tour du mollet. Ange est tétanisée, immobile.

 

Simon :

Une femme, mon Ange… C’est vrai, tu es une femme à présent… Ton âge, j’avais ton âge. Des choses terribles… J’ai été séparé de ma famille. Maman, Mona…

 

Il se rend compte du sang sur sa main, des taches qu’il fait. Il prend un mouchoir dans sa poche, essuie le pied d’Ange puis sa main, son front.

 

Simon :

Puis j’ai rencontré ta mère durant mes études. Tu es venue très vite… C’était une surprise, un bonheur extraordinaire. Je ne savais pas qu’on pouvait être aussi heureux quant tu es née…

 

La sonnette de la porte d’entrée retentit.

Ange bondit hors du lit, passant devant son père sans un regard. Elle sort de la pièce en courant.

Elle a le visage inondé de larmes.

Simon demeure un moment sur le lit en continuant de s’essuyer les mains tandis qu’on entend Albertini pénétrer dans la maison.

 

Albertini (off), enjoué puis grave, inquiet :

Bonjour ma belle!… Mais qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?

 

33.     voiture albertini – simon, ange, albertini – jour

 

Ange est dans la voiture, aux côtés d’Albertini qui conduit.

Elle pose délicatement sa tête dans le creux de son épaule.

Ils roulent doucement.

Loin derrière le véhicule, Simon est debout au bord de la route, devant la maison, petite silhouette oscillant d’un pied sur l’autre.

Il court soudainement vers la voiture qui aborde un virage : il disparaît à notre vue (de l’intérieur du véhicule).

Ange pose sa main sur la poitrine d’Albertini.

Ils sourient tristement tous les deux.

Ange enclenche le lecteur de cassette : une musique très violente de hard rock, tonitruante, emplit l’habitacle. Ange sourit plus largement, ainsi qu’Albertini.

 

34.     maison simon, salon – simon – soir

 

La musique de la voiture d’Albertini monte en un crescendo vertigineux.

Simon, à l’intérieur de la maison, fixe un moment la fenêtre, la porte d’entrée demeurée ouverte.

Il la ferme doucement, à double tour.

Il entreprend posément de tout détruire dans le salon : il renverse les chaises, les tables, la bibliothèque, la télé, la chaîne hi-fi ; il fait valser les cadres et les miroirs aux murs.

Il fait preuve d’une grande force, d’une grande détermination, le visage fermé, soufflant entre ses dents serrées.

Quand le salon est entièrement dévasté, la musique s’arrête brutalement.

Simon reste un moment le dos voûté, les bras légèrement écartés, ballants, hagard.

Il est soudain pris d’une violente douleur au dos : il se tient les reins en gémissant, tordu de souffrance, titubant, les yeux fous. Cela dure longtemps.

La crise passe d’un coup. Il se redresse lentement, récupère une chaise, une bouteille d’alcool qui a roulé à terre sans se briser. Il trouve un verre.

Il boit verre sur verre, sans s’arrêter, jusqu’à  ce que la bouteille soit vide.

Il en trouve une autre, répète l’opération.

 

35.     maison simon, chambre d’ange – simon – nuit

 

Simon est assis sur le lit d’Ange, il caresse d’une main l’oreiller, le tord sensuellement. Il pleure, les larmes ruissellent sans discontinuer.

 

36.     maison simon, salon – simon, banquier (off) – jour

 

La pièce est presque nue à présent. Tout a été vidé.

Il n’y a plus qu’une grande table où Simon travaille et quelques chaises.

Simon fait les comptes, une liasse de feuillets à sa gauche.

Le téléphone sonne. Il ne répond pas.

Le répondeur se met en marche.

banquier (off) :

C’est la banque, Monsieur. Allô, Monsieur ? Monsieur ?… Il n’y a personne ? Vous feriez mieux de répondre, Monsieur. Vous avez de gros problèmes Monsieur…

 

37.     maison simon, extérieur, chambre d’ange

- simon, responsable société (off) – jour

 

La silhouette de Simon apparaît brièvement dans une fenêtre à l’étage où se distingue également un panonceau « à vendre ».

 

Simon est dans la chambre d’Ange, il tourne en rond en se frottant le dos d’une main.

Il n’est pas rasé de plusieurs jours, ses vêtements sont sales

On entend un extrait de conversation téléphonique tandis qu’il marche en effleurant les meubles et les objets d’une main hésitante.

 

responsable (off) :

L’ampleur de vos connaissances et compétences ne fait aucun doute, mais vous comprendrez qu’on ne peut se permettre d’avoir dans l’équipe l’homme par qui le scandale arrive.

 

Simon ouvre le tiroir d’une commode, il découvre les sous­-vêtements d’Ange.

Il hésite un moment puis y plonge les mains, il palpe les tissus soyeux, les yeux mi-clos, un léger sourire aux lèvres,

Il sent quelque chose qui le sort de sa torpeur.

Il extirpe de sous les vêtements une petite boîte cadenassée.

Il s’assoit sur le lit, contemple la boîte sur ses genoux, immobile un moment.

Il essaye de l’ouvrir, sans succès.

Il la met à terre, et d’un coup de talon fait sauter le cadenas.

À l’intérieur, il y a plusieurs préservatifs dans leur emballage, du gel lubrifiant, deux préservatifs utilisés, noués, le sperme à l’intérieur.

Un petit carnet qu’il parcourt fébrilement de ses gros doigts gourds.

On découvre avec lui certains fragments parmi les plus crus:

 

« Je voudrais me retourner comme un gant, me vider de lui, sa dégueulasserie… me racler l’intérieur mis dehors… cracher tout ce qu’il a pu m’y mettre,, toute son obscénité qu’il se tait… »

« Ce n’est plus mon père. Je n’en veux plus. Je ne me laisserai pas faire. »

« Je voudrais me salir plus que lui, être plus sale… SALAUD »

« Je suis toute rose et liquide et tellement sale et lisse »

 

Simon s’affaisse, laisse tomber le carnet dont une photo s’échappe.

On y voit réunis Albertini et Gisèle jouant les amoureux, Ange au centre, dans le fond la piscine d’Albertini. Ils sont tout sourire, presque caricaturaux dans leur pose un peu « glamour » de « famille du bonheur » idéale. (Le polaroïd a été pris avec un retardateur). Une note de la main d’Ange couvre d’une écriture décidée le bord de l’image :

 

« Je serais heureuse avec lui. »

 

Simon  sort de la pièce en titubant.

 

 

 

38.    maison simon, salon

- simon, directrice de la colonie (off) – jour

 

Simon est attablé à la grande table du salon.

Il téléphone en frottant ses yeux rougis et son nez, il renifle un peu, il a la voix rauque, pâteuse.

La voix de la directrice est très sèche, incisive. Il y a un problème de communication : un sifflement continu lors de l’entretien.

 

directrice (off) :

… Elle portait encore les stigmates de votre violence. J’ai été très choquée. Je ne supporte pas la violence sur les enfants. J’ai été fière de témoigner.

 

Simon :

Mais je suis son père, je suis son père!

 

directrice (off) :

Je n’ai plus rien à vous dire, Monsieur, et je considérerai votre venue au centre comme une menace contre notre petite communauté. La police nous a assurés de sa protection. Vous voilà prévenu. Adieu Monsieur.

 

Elle raccroche.

Simon contemple le téléphone un instant, murmure une injure entre ses dents puis se lève précipitamment et sort.

 

39.    maison albertini – simon, policiers, femme de ménage

 

La maison d’Albertini est un pavillon cossu entouré d’un jardin.

Simon a les épaules voûtées, on a du mal à le reconnaître avec le rictus crispé qui marque son visage hâve et presque barbu.

Il sonne en gardant le doigt appuyé, on lit le nom d’Albertini au-dessus de la sonnette.

Une forte musique dansante retentit au-delà des grilles, dans la maison.

Simon s’énerve, donne de grand coups de poings puis des coups de pieds dans la porte.

Il parvient à forcer la première porte et pénètre dans l’allée menant à la maison.

Il se retrouve à nouveau devant une porte close.

La musique s’est brutalement interrompue.

Simon donne de grands coups de pieds dans la porte d’entrée.

On entend une sirène de police qui se rapproche très rapidement.

Simon a commencé de défoncer la porte.

Son pied se coince dans l’ouverture déchiquetée qu’il vient de provoquer.

Un flot de policiers le maîtrise soudainement.

La porte s’ouvre.

Une femme, un turban autour des cheveux et le corps couvert d’un grand tablier, l’invective et parle à grands gestes tandis que les policiers lui mettent les menottes.

Simon ne dit pas un mot. Durant toute la scène il garde un air hagard et violent, buté, autiste.

 

la femme de ménage :

Il est fou cet homme, qu’est-ce qu’il veut ? Il a tout cassé, regardez! Qu’est-ce qu’il va dire Monsieur Albertini quand il reviendra ? Vous allez l’enfermer, hein ? Il est fou, il est fou…

 

 

40.    chez le juge – simon, policier, juge

 

Simon est assis face au juge qui finit de compulser des notes.

Un policier passe dans son dos et lui enlève ses menottes puis sort de la pièce.

Simon a l’air harassé, barbe en broussaille, vêtements froissés, comme s’il avait passé une nuit blanche.

Le juge s’étire en baillant puis impassible, regarde d’un air las Simon, pour la première fois depuis le début de la scène.

Il ouvre le dossier, le consulte rapidement.

 

le juge :

La garde de votre fille vous a été retirée – ce qui n’est pas étonnant aux vues de vos antécédents familiaux… Eût égard à vos récents débordements, toutes tentatives pour l’approcher seraient perçues comme une menace à son encontre ou à l’encontre de sa mère ou de son tuteur, Monsieur … Monsieur Albertini. Voilà.

 

Il appuie sur le bouton d’appel.

Le policier précédent survient.

Le juge signe un document dans le dossier qu’il referme et donne au policier.

Simon se lève, un peu assommé.

 

Simon :

Je ne peux rien faire ?

 

Le juge fait non de la tête en composant un numéro.

 

policier:

Si vous voulez bien me suivre.

 

Le policier lui tient la porte.

Simon sort, le policier ferme la porte derrière lui.

 

41.     maison albertini (salon) – albertini, gisèle, ange

 

C’est la nuit, la télé est allumée (une émission de variétés).

Albertini, Gisèle et Ange la regardent sur un vaste et confortable canapé.

Gisèle est à droite d’Albertini qui la tient par l’épaule et lui caresse machinalement le bras.

Elle rit toute seule aux bons mots d’un comique à l’écran.

Albertini a le visage figé en direction de la télévision, la bouche légèrement entrouverte

A sa gauche, Ange est blottie contre lui, vêtue d’une sorte de long tee-shirt de nuit.

Elle aussi a le visage crispé, presque extatique.

Un plaid est négligemment disposé sur les genoux des téléspectateurs.

Sous le plaid, la main d’Ange tient celle d’Albertini.

Elle la guide doucement, la maintient en haut de la cuisse.

Une larme glisse silencieusement sur la joue d’Albertini tandis que Gisèle éclate de rire.

Ange contemple un moment le profil d’Albertini où les larmes se dessinent.

Elle l’embrasse sur la joue, buvant les larmes et quitte la pièce.

 

 

 

 

 

42.     hopital, chambre mortuaire – simon, mona, employé

 

La pièce est vaste.

Il y a plusieurs lit roulants vides au fond.

La mère gît au centre de la salle.

Elle a été « préparée », poudrée, coiffée, habillée d’une robe blanche.

Simon et Mona se tiennent à distance du corps, s’en rapprochent doucement en parlant.

Mona sanglote dans les bras de Simon.

Ils murmurent.

On les voit de très loin avant de se rapprocher du brancard, de glisser au-dessus du corps.

Il fait froid : de petits nuages vaporeux se forment avec leur haleine.

 

Mona :

Je lui ai dit que Joseph était mort… Je lui ai dit qu’on avait tué le père après la mort de Nelly… Elle était lucide, elle a compris… C’est moi, c’est moi qui l’ai tuée…

 

Simon :

Mona, Mona, tu n’y es pour rien… Elle est morte, c’est tout… On savait tous qu’elle allait mourir…

 

Mona :

Elle a emporté le monstre avec elle… Elle veut emporter mon enfant…

 

Simon :

Qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce que tu racontes Mona…

 

Mona :

Arthur est malade, Arthur est malade…

 

Un employé de la morgue de l’hôpital emporte le corps.

 

employé morgue :

Vous pouvez prendre votre temps pour l’enterrement, il y a de la place au frigo…

 

Après un moment de stupéfaction dans la salle déserte et silencieuse, ils sont pris d’un fou rire où se mêlent les larmes de Mona.

Simon porte la barbe à présent, une barbe plutôt mal entretenue qui lui donne un air un peu sauvage.

 

43.     hopital, couloir – simon, mona, clara

 

Mona et Simon sont dans le couloir. Ils continuent de rire, adossés au mur, hoquetant, penchés en avant, s’essuyant les yeux.

Simon passe son mouchoir à Mona qui se mouche aussitôt.

Il se redresse.

Face à lui, lumineuse et souriante : Clara dans une robe noire.

Simon demeure bouche bée, souriant  à son tour, également très calme soudain.

Mona se redresse et se pétrifie, très pâle face à Clara.

Clara très naturellement tend les doigts, effleure la joue de Simon.

 

 

 

Clara :

C’est bien la barbe, ça vous va bien… Je n’ai pas pu vous remercier… J’ai essayé… J’ai essayé de vous voir. Ça va ?…

 

Simon, presque intimidé :

Oui… oui, ça va bien… enfin… Ma mère est morte.

 

Clara baisse les yeux, se mord les lèvres.

Des larmes lui montent aux yeux.

Elle relève la tête, enlace doucement Simon.

 

Clara :

C’est terrible… Je suis désolée. C’est terrible…

 

Elle pleure à gros sanglots contre Simon désemparé, qui ne sait que faire de ses mains.

Mona rend le mouchoir à Simon en se retenant de rire.

Elle caresse le dos de Clara que les bras de Simon enserrent à présent, l’une de ses mains tenant le mouchoir.

Ils sont tous deux gagnés par le fou rire mêlé de larmes.

Clara relève la tête, regardant Simon en reniflant.

 

Simon :

C’est nerveux… c’est nerveux…

 

Ils se calment.

Simon sèche les larmes de Clara toujours blottie dans ses bras.

Ils s’embrassent très naturellement, à pleine bouche.

Mona surprise les observe un instant bouche bée avant de s’éloigner de quelques pas.

 

Mona :

Je vais voir Arthur. Patrick m’attend. On se retrouve tout à l’heure ?

 

Elle part.

Simon et Clara continuent de s’embrasser très lentement.

 

44.     maison patrick et mona – simon, mona, patrick, clara

- soir et nuit

 

Ils sont attablés, mangent avec appétit, boivent beaucoup.

Patrick s’occupe de chacun, servant avec bonhomie et familiarité affectueuse les différents convives.

Simon et Clara semblent très amoureux, très proches l’un de l’autre, très à l’aise.

Clara est très sereine, toujours très lumineuse, confiante.

On perçoit les conversations, l’atmosphère de la soirée en fragments décousus : un rire bruyant, un sanglot étouffé, une exclamation enthousiaste ou rageuse ponctuent le repas.

 

Ils se passent des photos d’Arthur tout bébé issues de plusieurs gros albums : la naissance à l’hôpital avec Mona et Simon, le bain, le premier anniversaire, différentes vues avec Patrick.

 

Patrick :

… une infection allergique plutôt grave. Il est en observation cette nuit…

 

 

Mona :

J’ai peur. Il est tellement petit, tellement fragile…

 

Clara :

Le service dermato est vraiment bien ici.

 

Mona :

On a vu le professeur Spoeritz.

 

Patrick :

Il y a eu d’autres cas. Ils attendent une nouvelle molécule. Il y a une grosse boîte qui travaille avec l’hôpital… un nom en « ex »…

 

Clara :

Oui, c’est la Jerdex. Elle sponsorise une partie des recherches appliquées à l’hôpital.

 

Simon :

La Jerdex ?

 

Clara :

Ils ont le quasi monopole en ce qui concerne le traitement allergogène…

 

Mona :

Tu fais quoi à l’hôpital, Clara ?

 

Clara :

Les médicaments, je m’occupe des médicaments, la répartition des médicaments dans les différents services…

 

Patrick :

Ce petit bout… Ils vont nous le guérir, hein Clara…

 

Clara :

Spoeritz a une très bonne réputation. C’est bien qu’il fasse appel à des spécialistes. C’est sérieux. C’est bien…

 

Plus tard :

Mona revient avec du café, Clara apporte les tasses.

Ils ont mangé et beaucoup bu, comme en témoignent les bouteilles vides qui parsèment la table.

Simon est un peu saoul, un peu avachi, la bouche pâteuse.

 

Simon :

… Alors voilà… Ange me déteste. Je me suis fait viré de ma boîte et Gisèle est partie avec mon meilleur ami et ma fille après avoir vidé le compte commun…

 

Patrick commence à pouffer puis part d’un rire communicatif qui se propage à l’ensemble des convives.

Simon s’arrête de rire, se ressert un verre qu’il avale d’une rasade. Il se frotte les yeux.

 

Simon :

C’est pas drôle. Non, en fait c’est pas drôle… Je ne peux rien faire, je ne peux pas la voir. Mon Ange, mon petit ange. J’ai été stupide, je n’ai rien vu venir… Je ne comprends pas…

 

Mona lui caresse doucement les épaules et Clara sa main posée sur la table. Patrick ressert à boire.

 

Simon :

… Je ne comprends pas pourquoi Ange me hait à ce point… Ce n’est pas une gifle…

 

Plus tard :

Clara caresse doucement le bras de Simon.

 

Clara :

Il m’a sauvé… C’est mon sauveur… Il était tellement fort, tellement beau…

 

Simon secoue la tête en dénégation. Il se tourne vers Mona.

 

Simon :

Comme en transe… Avec le choc, la maladie de maman, je ne sais pas… Tu sais Mona, c’est comme si j’avais eu le père devant moi. Toute cette haine…

 

Mona se met à pleurer soudainement.

 

Mona :

Tu me fais peur Simon. Tu me fais peur… C’est fini tout ça, c’est fini!

 

Elle part de la pièce en larmes.

Simon se lève à sa suite.

Clara et Patrick demeurent seuls, l’un en face de l’autre, un peu désemparés.

Patrick un peu troublé regarde fixement Clara.

Il lui caresse doucement la main.

Elle regarde ses doigts sur sa peau sans dire un mot, en souriant.

 

Patrick :

Tu es très belle… Il y a une photo… tu ressembles…

 

Il se lève, ouvre à nouveau l’un des albums qu’ils compulsaient en début de soirée.

C’est une photo de la famille de Simon et Mona, un peu datée. Un portrait de famille où le visage du père a disparu, découpé aux ciseaux.

Toute la famille est alignée : le père, la mère, et les trois enfants, des adolescents à l’air grave – Mona, Simon qu’on reconnaît un peu, et Nelly.

Nelly ressemble en effet à Clara.

Simon et Mona reviennent dans le salon-cuisine, les yeux rougis d’alcool et de pleurs essuyés.

Mona observe la photo, se plaçant derrière Clara, lui caresse la nuque très tendrement.

 

Mona :

C’est vrai que tu ressembles à Nelly. Notre petite soeur…

 

Simon regarde un moment la photo dans l’album ouvert puis le referme, l’air buté, contrarié soudain.

 

Simon :

Mona a raison. C’est du passé…

 

 

 

Plus tard :

Patrick est plus grave, il fait tourner l’alcool dans son verre.

 

Patrick :

…Six ans…

 

Clara :

C’est long… Comment est-ce qu’on se retrouve… après ça…

 

Patrick :

Peut-être qu’on sait jamais. Qu’on ne se retrouve pas. Qu’on s’est perdu.

 

Simon :

Tu ne m’as jamais dit ce que tu avais fait…

 

Patrick le regarde avec un petit sourire :

Tu ne me dis rien non plus.

 

Mona :

Il y a des morts qu’il vaut mieux enterrer…

 

Dans le silence, Simon avale son verre en fermant les yeux, la tête renversée.

 

Plus tard :

Patrick tend des clés de voiture et des papiers à Simon.

 

Patrick :

Il y a pas de souci. J’ai la voiture de fonction.

 

Clara et Simon se lèvent, tous s’embrassent.

 

Simon :

… Alors on n’a qu’à dire dimanche prochain…

 

Ils sortent.

 

45.     appartement clara, salle de bain – simon, clara – nuit

 

Ils sont dans la salle de bain, violemment éclairée d’une lumière très blanche.

Clara, encore habillée, défait lentement la chemise de Simon.

Elle est dos à un grand miroir.

Il se regarde dans la glace en se laissant faire.

 

Simon :

C’est toi qui me sauve Clara. Je ne sais pas… Je ne sais pas ce que je serais devenu sans toi… Si on ne s’était pas trouvés…

 

Elle le déshabille entièrement, se baissant, son reflet dans le miroir disparaissant dans son mouvement.

Il se regarde toujours dans la glace, l’air extatique.

 

Simon :

Quelle chance! Quelle chance j’ai de t’avoir trouvée…

 

 

 

Elle est derrière lui à présent, nue également, elle effleure sa nuque de sa bouche en se collant à son dos et murmure dans un rire léger :

 

Clara :

Je ne suis pas un ange, tu sais… Et c’est moi qui aie de la chance…

 

45.     appartement clara, chambre – simon, clara – nuit

 

Simon dort sur le ventre.

Clara lui caresse le dos, il a des cicatrices, de grands traits lui traversant les reins. Elle suit les lignes boursouflées, rosées, en les effleurant de sa bouche.

Elle s’allonge de tout son corps sur lui.

Elle l’embrasse et murmure.

 

Clara :

J’adore tes cicatrices… J’aime ta violence aussi. J’adore tes secrets. On peut pas aimer d’un coup sans qu’il y ait des secrets…

 

Il tourne doucement la tête, l’enlace, l’embrasse passionnément, violemment.

 

46.     appartement clara, salle de bain – simon, clara – aube

 

Clara est habillée, face au miroir.

Elle fait jouer la glace montée sur des charnières invisibles, et libère ainsi une cache où sont dissimulés un grand nombre de sacs plastiques transparents contenant des cachets.

Simon nu l’observe dans l’ouverture de la porte de la salle de bain.

Clara prend un sac, referme le miroir, fixe un instant Simon, le visage neutre.

 

Clara :

Je te l’avais dit. Je ne suis pas un ange…

 

Elle passe devant lui sans se retourner.

On entend la porte claquer.

Simon se rhabille lentement face au miroir.

 

47.     maison albertini, façade, chambre – gisèle – aube

 

C’est le petit jour.

On reconnaît la porte d’entrée de la maison d’Albertini que Simon tentait de forcer.

Une fenêtre est allumée à l’étage, une silhouette s’y dessine.

Gisèle, tournant le dos à la fenêtre, s’affale sur une chaise, secouée de sanglots.

Elle se redresse, toujours sanglotante, elle se lève, va jusqu’à la coiffeuse où sont posés une bouteille de whisky entamée et un verre.

Elle se sert à boire, se contemple pleurer un moment dans le miroir, échevelée, livide, des traces de rimmel barbouillant ses joues qui se creusent.

Elle rit brièvement, sèchement, avant de boire à nouveau et de recommencer à pleurer.

 

48.    société patrick – patrick, simon, georges, lucien – jour

 

C’est une pièce toute en longueur, sans ouverture sinon trois portes dont l’une entrouverte donnant sur l’extérieur : une arrière-cour délabrée.

Les murs sont défraîchis, d’un jaune sale laissant affleurer par endroits le béton brut.

La pièce est éclairée par des néons bourdonnant au plafond.

 

Une série de tables disposées en « U » occupe la majorité de l’espace.

Deux ordinateurs sont allumés et reliés à une prise téléphonique.

Ils bourdonnent, affichent des chiffres et des tableaux.

Simon est assis devant les ordinateurs, pianotant sur un clavier.

Les deux dirigeants sont debout derrière lui, observant les écrans qu’il pointe du doigt de temps à autre pour illustrer ses propos.

Patrick est adossé près de la porte donnant sur l’extérieur, attentif et silencieux.

 

Simon :

C’est drôle, je vois que vous avez des parts dans la Jerdex, une participation très importante même…

 

Georges :

On travaille pour la Jerdex. Entre autres…

 

Simon s’écarte doucement des ordinateurs, faisant glisser sa chaise pour se trouver face aux dirigeants.

 

Simon :

On peut gagner beaucoup, beaucoup plus, vous savez, avec l’argent réinjecté…

 

Georges :

Ah oui ?

 

Lucien tire deux chaises à roulettes de sous la table.

Il s’assied, ainsi que Georges, face à Simon.

Durant toute la suite de l’entretien, ils vont faire aller et venir leur siège, glissant sur les roulettes en grincements crissants, en poussant avec leurs pieds, tournoyant sur place en un ballet absurde, tantôt tournant le dos à Simon, tantôt se cognant au tables ou l’un l’autre. Patrick demeure immobile, jetant parfois un coup d’oeil vers l’extérieur.

 

Lucien :

Vous connaissez votre affaire, c’est sûr. C’est bien… Si vous prenez le poste, vous aurez une situation évolutive. On dépend d’un consortium important. Selon les résultats, vous pourrez avoir de grosses responsabilités.

 

Georges :

Pour l’instant, vous faites vos preuves. Du nettoyage, du rangement. Que l’argent qui nous arrive soit bien propre, bien net.

 

Lucien :

Il y a des choses à savoir avant de vous engager plus avant. On ne prend pas de risque ici. Chacun dépend de chacun. Patrick et sa petite famille, par exemple, dépendent de vous. Et réciproquement.

 

Georges :

Et quand on commence, on continue. On ne démissionne pas.

 

Lucien :

Une famille, c’est comme une famille… On fait toujours partie de sa famille : votre famille, la nôtre… tout est lié.

 

Georges :

Il n’y a pas d’intérêt contradictoire. Pas de concurrence. C’est un esprit. Un esprit de famille…

Après un silence, Simon fait un signe d’assentiment.

Georges et Lucien lui font l’accolade à tour de rôle.

Ils se lèvent, s’acheminent vers la sortie.

Lucien tient Simon par les épaules.

 

Lucien :

Il y a de gros avantages, vous verrez… Appartement, voiture de fonction, des primes : Patrick vous expliquera au fur et à mesure…

 

49.    rues – patrick, simon – jour

 

Patrick et Simon marchent côte à côte.

Derrière eux, des immeubles de rapport, un univers un peu délabré, impersonnel.

Ils passent devant des voitures à l’arrêt aux conducteurs impassibles.

Certains font un vague signe de reconnaissance à Patrick qui n’y prête pas attention.

 

Simon :

Tu fais quoi, toi, là-dedans…

 

Patrick :

De l’ordre. Je fais de l’ordre…

 

Simon est soudain pris d’une vive douleur.

Il se tient les reins, en respirant avec difficulté.

Patrick le soutient, inquiet.

Simon se redresse en soufflant, reprenant haleine.

 

Simon :

C’est rien…

 

50.    cimetière

- simon, mona, patrick, employés des pompes funèbres

 

Au fond de la tombe, le cercueil est lentement recouvert de pelletées de terre qui s’abattent une à une avec un grand bruit mat.

Patrick est aux côtés de Mona. Il porte Arthur endormi.

Simon et Mona ont le visage fermé.

Ils clignent des yeux à chaque fois que la terre s’écrase.

Un employé se tient en face d’eux avec une mine de composition tandis que le fossoyeur manie la pelle.

C’est un paisible cimetière, avec beaucoup de verdure.

Il n’y a qu’eux autour de la tombe.

Le nom de la mère y est fraîchement gravé à côté de celui du père, Joseph, et de sa fille, Nelly.

Simon grimace brusquement au son violent de la terre sur le bois.

Le visage de Mona se tord également.

 

51.    souvenir – simon (enfant), mona (enfant), le père

 

Simon et Mona, petits enfants sont agenouillés devant un lit étroit.

Ils ont la tête enfouie dans la couverture et geignent doucement.

Mona a sa chemise de nuit relevée jusqu’aux épaules, ses cheveux noirs font tâche sombre sur le tissu blanc.

Elle renifle doucement, tournée vers son frère.

Simon, la regarde, les yeux rougis.

Il est en pyjama et sa veste est également relevée, son pantalon légèrement baissé jusqu’à la naissance des fesses.

Une silhouette d’adulte se découpe doucement, gigantesque.

On entend sa respiration très forte.

 

52.    cimetière – simon, mona, patrick, clara, arthur

employés des pompes funèbres

 

La terre tombe sur le bois du cercueil.

Simon ouvre les yeux, surpris, il se retourne.

Clara glisse doucement sa main dans la sienne.

Ils se sourient.

Bientôt le cercueil est entièrement recouvert.

Tous s’éloignent pensivement, un peu en désordre.

Patrick et Clara se reconnaissent, s’embrassent.

La main de Patrick s’attarde un peu longuement sur la taille de Clara, la pressant contre lui.

Elle le repousse doucement, avec un petit sourire.

Mona et Simon sont à quelque distance.

Simon a pris Mona par l’épaule, ils marchent à petits pas.

 

Mona :

C’est comme si on l’enterrait une deuxième fois.

 

Simon :

C’est fini à présent, c’est bien fini.

 

Mona se mouche nerveusement.

Simon porte tout d’un coup la main à ses reins en poussant un cri étouffé.

Mona le soutient, soudainement inquiète.

 

Simon :

Juste un faux mouvement, ça va.

 

Il s’assoit sur une tombe, comme épuisé, regarde le sol en tapant des talons dans la terre.

 

Simon :

C’est comme un trou. Une tombe… Ma fille, ma petite fille. Je comprends pas. Ça me rend fou. Ça me rend dingue… Mon Ange…

 

Mona s’assoit à côté de lui, lui prend la main. Simon murmure en creusant plus violemment la terre de ses pieds.

 

Simon :

Que l’autre salopard baise ma putain de femme, c’est rien, je m’en fous. Mais ma fille, ma petite fille, m’enlever mon coeur comme ça. Je voudrais les voir bouffer la terre, je les enfoncerais à coups de pieds…

 

Mona lui barre la bouche de sa main, lui secoue la tête, brutalement en lui parlant à l’oreille.

 

 

 

 

 

Mona :

Tu me fais peur Simon. Tu me fais peur quand t’es comme ça. Tu me rappelles le père. Il faut pas que le passé nous bouffe, hein! On s’est fait une belle vie, non ?… Le revoir ton petit Ange… Oui, tu la reverras ta petite fille, tu la reverras bientôt… Calmes toi! Calmes toi…

 

Elle l’étreint, il étouffe un sanglot dans son cou, se reprend, se redresse.

Mona lui caresse le visage.

 

Simon :

Excuse-moi, je ne sais pas ce qui me prend. C’est passé. C’est passé…

 

Ils se relèvent ensemble.

Clara vient vers eux.

Elle essuie les larmes de Simon. Il l’embrasse sur la bouche, très délicatement.

 

Simon :

J’ai de la chance, oui. J’ai de la chance …

 

53.    chez patrick, chambre arthur

- simon, mona, patrick, clara, arthur – jour

 

Simon, Mona et Clara sont assis, très détendus, sur le tapis de jeu d’Arthur.

Ils forment un vague cercle au sein duquel, au milieu de multiples jouets, l’enfant va et vient, très heureux, confiant, épanoui.

Mona le prend dans ses bras, lui dégage doucement la nuque en l’embrassant, en le faisant rire.

 

Mona :

Regardez! Une vraie peau de bébé, ça! C’est tout neuf, c’est tout beau! Petit trésor! Mon petit coeur…

 

Elle l’embrasse encore, le chatouille, le serre plus gravement contre elle. Elle le repose à terre. Il prend une peluche, se dirige vers Clara et Simon.

Clara le prend dans ses bras, très doucement. Il lui sourit. Elle semble émerveillée. Elle l’embrasse sur le front. Il prend un air interrogatif. Elle le donne à Simon. L’enfant joue avec sa barbe, Simon rit à son tour, se lève avec l’enfant dans ses bras.

 

Simon :

Alors, petit bonhomme! On salue son parrain! C’est fini les soucis, hein! C’est fini!

 

Il le fait sautiller dans ses bras, le chatouille à nouveau. L’enfant rit aux éclats.

Patrick entre dans la chambre. Il sourit au spectacle de son enfant rayonnant.

Mona reprend l’enfant et le serre fort contre elle.

Clara se lève, prend la main de Simon, lui chuchote à l’oreille.

 

Clara :

Ce que c’est beau un enfant…

 

Simon sourit puis son sourire se fige, il est songeur soudain.

Ils sortent de la chambre.

 

 

 

 

54.    appartement simon- simon, patrick, clara – jour

 

C’est un bel appartement, refait à neuf.

Ils pénètrent dans la chambre.

 

Patrick :

C’est pas mal, non ?…

 

Simon acquiesce en souriant.

Patrick montre une maison qu’on aperçoit par la grande baie vitrée.

 

Patrick :

Regardez! On est juste en face!

 

On aperçoit au loin, dans l’encadrement d’une fenêtre Mona portant Arthur, qui leur fait un coucou enjoué…

 

55.    chemin dans la foret – albertini, ange – jour

 

Ange en tenue d’écolière – jupe marine, chemisier blanc -, marche en avant, sautillant, souriante, dans l’étroit sentier à travers les grands arbres.

Elle parle en avançant, sans se retourner.

Albertini est à quelques pas derrière elle, souriant également, la couvant du regard, l’air heureux.

 

Ange :

Je me rappelle. Tu me serrais dans tes bras, j’étais toute petite. J’avais chaud au coeur. J’avais chaud partout… Je rêvais de toi.

 

Ils arrivent dans une sorte de petite clairière coupée du monde, très paisible, avec une lumière très douce.

Ange se retourne.

Elle se colle à Albertini qui la serre doucement dans ses bras.

 

Ange :

Tu es comme une montagne, moi un petit ruisseau.

 

Ils s’embrassent en fermant les yeux.

Ange est toute petite dans les bras d’Albertini.

Il la porte délicatement dans ses bras.

 

56.    appartement clara – clara, simon, mona (off) – jour

 

Simon et Clara font l’amour.

Les cicatrices sur le dos de Simon semblent s’agiter, flotter, comme des serpents roses et malades.

On entend Clara pleurer dans la jouissance.

 

Ils sont côte à côte, leur tempe se frôlant.

Les longs cheveux de Clara balaient le visage puis le torse de Simon.

Elle lui embrasse le bras, l’épaule.

Elle lui mordille le dos.

On voit le grand miroir vide de la salle de bain.

On entend la voix de Clara.

 

Clara (off) :

C’est simple, tu sais. Les médicaments, c’est moi qui fais les commandes. Alors… On m’a contactée un jour. Je livre, je reçois de l’argent… Mon appartement, la voiture… Tu sais je suis toute seule. Je n’ai pas de famille. C’est bien de pouvoir voir venir. Maintenant t’es là. C’est plus pareil. Je n’ai plus peur. Tu es fort. Tu me sauveras toujours…

 

Simon prend délicatement le visage de Clara dans ses grandes mains.

 

Simon (off) :

Tu es belle. Tu es comme une lumière…

 

Ils refont l’amour, très lentement.

On entend le déclenchement d’un répondeur.

 

Mona (off) :

Simon, Gisèle a appelé…

 

57.    café – simon, gisèle, serveur, clientèle – jour

 

Gisèle et Simon sont tout au fond de la salle luxueuse, tapissée de miroirs, ornée de moulures en stuc.

Gisèle est très nerveuse, ses yeux glissent en tous sens.

Elle tremble légèrement dans chacun de ses gestes.

Elle fume cigarette sur cigarette.

Elle a un peu vieilli : des rides s’inscrivent sous ses yeux, malgré le maquillage.

Elle est habillée avec beaucoup d’élégance, presque trop.

Gisèle boit son verre (un whisky) d’un coup.

 

Gisèle:

Ange est interne. J’ai insisté pour cette rentrée. À X, l’Institut des Bleuets. Mais qu’importe… Je ne devrais même pas te le dire…

 

Simon sirote son café en fixant Gisèle.

 

Gisèle:

Tu lui as fait peur… Tu n’as pas été très fin psychologue… Mais je crois… Je crois qu’il faut qu’elle voit son père. Son vrai père. Pour son équilibre… Un repère… Avec Albertini… Le travail, le travail… Tu sais ce que c’est… Il a de grosses responsabilités maintenant… Il n’a pas trop le temps… Il ne la voit que pour… Pour la détente, le plaisir… Tu vois, tu comprends ?… Il travaille à la Jerdex maintenant. Tu connais ?… Ils s’entendent bien,  elle l’apprécie énormément, un peu trop peut-être… Le problème, c’est l’autorité… La rigueur… Elle regrette peut-être son attitude à ton égard… Elle doit avoir d’une certaine manière, mauvaise conscience… Il faudrait… Je ne sais pas… effacer ces malentendus… Elle a l’air fatigué, elle ne doit pas dormir beaucoup… Ce n’est pas que les remords je pense.

 

Simon renverse  un gobelet de pailles en reposant maladroitement sa tasse de café.

Les pailles s’éparpillent sous la table.

Il se penche et les ramasse, observant les jambes crispées, entortillées de Gisèle qui poursuit la conversation.

 

Gisèle:

Il faudrait reprendre contact… Je vais arranger ça… Pour son bien.

Elle se lève.

 

Gisèle:

La barbe, ça te change. J’ai failli ne pas te reconnaître.

 

Elle part.

Simon la suit des yeux, perturbé.

 

58.    école ange, façade extérieure, toilettes

- ange, une amie, élèves – jour

 

On entend une longue sonnerie retentir.

Des jeunes filles vêtues du même uniforme – jupe plissée bleu marine, chemisier blanc – pénètrent en courant dans l’institution privée, par la grande porte qui se referme derrière elles.

Une plaque apposée à côté de l’entrée principale stipule : « Institut des Bleuets – collège privé reconnu par l’éducation nationale ».

 

Les toilettes semblent désertes, très blanches, très propres, très lumineuses.

On perçoit des chuchotements.

Par l’espace réservé au bas de la porte d’un cabinet, on voit deux paires de jambes aux chaussettes blanches.

 

amie (off):

Tu vas voir : c’est génial…

 

Les deux filles de l’autre côté de la porte s’agenouillent sur le sol carrelé.

Elles portent l’uniforme de l’école : jupe bleue marine jusqu’aux genoux, chemisiers blancs, pull bleu marine à col en V.

Leurs cartables sont disposés au sol contre la cuvette.

L’amie prend quelque chose dans son sac, puis le referme.

Derrière la porte , de l’extérieur, on entend deux bruits d’inspiration forcée.

A l’intérieur, l’amie fait asseoir Ange sur la cuvette.

 

Ange :

Ça fait effet dans combien de temps ?

 

amie :

Faut mieux que tu bouges pas trop, je te préviens…

 

Ange ouvre soudain la bouche, s’affaisse, écarte plus les jambes.

Ses yeux s’écarquillent, semblent se voiler, elle halète doucement.

L’amie s’adosse à la parois carrelée, halète également, souriante.

 

amie :

Je t’avais dit! Je t’avais dit…

 

59.    appartement simon, chambre – simon, clara – nuit

 

Ils sont au lit.

Simon se dégage lentement de l’étreinte de Clara. Il s’assoit sur le rebord du lit en la caressant.

 

Simon :

Excuse-moi. Ça ne va pas très bien… Je pense à ma fille…

 

Il demeure prostré.

Clara se lève doucement, s’assoit sur ses genoux en minaudant, en le cajolant comme une caricature de petit enfant. Il est décontenancé.

 

Clara, avec une toute petite voix :

Ta petite fille… Ta petite fille…

 

Elle lui tire brusquement les cheveux en arrière et lui assène une forte claque.

 

Clara :

Moi je suis pas ta fille! Je suis une salope!

 

Elle lui tire les cheveux, l’entraîne vers la baie vitrée en continuant à le gifler, à lui donner des coups.

Il lui saisit les cheveux à son tour, lui fait une clé au bras en la retournant, l’immobilisant, la collant à la fenêtre.

Elle rit.

Il a le visage haineux, menaçant.

Il lui fait l’amour debout, très brutalement.

Elle a le visage écrasée contre le verre, la vitre qui vibre. Elle crie à chaque fois.

 

60.    maison patrick, cuisine – patrick – nuit

 

De la fenêtre de la cuisine, dans l’obscurité et le silence, Patrick observe l’immeuble de Simon, la baie vitrée de la chambre où se distinguent confusément les corps enchevêtrés des deux amants.

 

61.    café – simon, ange – jour

 

Ils sont dans le même café luxueux, avec miroirs et moulures, que lors de leur précédente rencontre.

Simon se tient très droit sur sa chaise face à Ange.

Il est très élégant, un peu raide dans ses habits trop neufs.

Ange a l’air absente, presque hostile, fermée.

Une légère cicatrice marque le coin de sa lèvre.

Elle n’a plus son appareil dentaire.

 

Simon:

Tu es devenue belle. Encore plus belle… C’est dur pour moi de vivre sans toi, de ne pas pouvoir te voir…

 

Il tend la main vers la bouche de sa fille, sans la toucher. Elle ne bronche pas.

 

Simon:

On ne voit plus rien maintenant… Ça ne se voit plus… Tu sais, c’était un accident. J’ai eu tort de m’emporter. Ça n’arrivera plus, je te le jure…

 

Ange a un léger sourire, un peu méprisant, comme une lueur de défi dans les yeux.

Simon se passe la main dans la barbe.

 

Simon:

Comment ça va, sinon, tu es heureuse ?… Comment ça se passe à la maison ?…

 

 

 

Ange:

Ça va très bien, papa.

 

Elle marque les syllabes en insistant.

Simon rougit légèrement, se reprend aussitôt.

 

Simon:

Tant mieux, c’est bien… Je sais qu’avec Albertini, tu as… Tu as des rapports… des rapports un peu différents de ceux qu’on a avec ses parents…

 

Un long silence s’installe.

 

Simon:

Tu n’as plus confiance en moi… Pourquoi ? Qu’est-ce que je t’ai fait…

 

Ange:

Tu m’as battue. Tu m’as fait peur. Tu m’as dégoûtée.

 

Simon:

Tu me confonds avec quelqu’un d’autre… Je t’ai toujours aimée. Maladroitement parfois, oui… Mais tu n’as pas de raison de douter de moi.

 

Ange:

Je ne suis pas ta chose. Je ne le suis plus.

 

Simon secoue la tête, demeure silencieux un long moment.

Ange dessine des croix de son index sur la table.

 

Simon:

Tu es jeune encore, Ange. Tu ne sais pas tout… Mon licenciement, le divorce, ça ne t’a pas gêné ? Tu sais que c’est à cause d’Albertini si j’en suis là ? Tu n’as pas l’impression d’une machination, d’un coup monté, non ?

 

Ange:

Non. C’est à cause de toi, de toi seul. Albertini n’a rien à voir avec ça. Avec lui, je n’ai pas peur, je suis bien, je suis heureuse. Tu ne le supportes pas, tu ne supportes pas que je sois avec lui.

 

Simon baisse la tête.

 

Simon:

Je ne le supporte pas.

 

Ange:

Tu n’as pas changé. Tu es comme ton père.

 

Elle se lève et part sans un regard.

Simon ferme les yeux.

Ange est à l’extérieur du café, (on la voit de l’intérieur, à travers la vitre), elle se retourne hésitante, contemple un moment son père toujours prostré, puis disparaît.

 

 

 

62.    campagne, pique-nique

- simon, clara, patrick, mona, arthur

 

Ils pique-niquent dans la campagne, un cadre idyllique.

Arthur passe de l’un à l’autre, se faisant cajoler, chatouiller, caresser.

Clara le prend dans ses bras, se lève en trottinant.

Patrick la suit des yeux en riant.

Elle revient, Patrick sort d’un sac de quoi faire manger l’enfant.

Simon et Mona sont adossés au tronc d’un grand arbre, à l’ombre immense.

 

Mona :

Et pourquoi ils ne s’aimeraient pas… Ce n’est plus vraiment une enfant ta fille.

 

Simon :

Ce n’est plus seulement ma fille, c’est la sienne également… J’ai l’impression de vivre un cauchemar…

 

Mona :

Souviens-toi de nous à quinze ans… On décide de beaucoup de choses. On n’est plus vraiment des enfants, on n’est plus tout à fait les enfants de son père…

 

Simon :

Ça n’a rien à voir avec nous, notre histoire…

 

Patrick se rapproche. Clara donne toujours à manger à Arthur qui gazouille.

 

Patrick :

Mona, c’est toi qui a le médicament d’Arthur ?

 

Mona se lève, fouille dans son sac, en sort un sachet qu’elle donne à Patrick. Il le dilue dans un biberon d’eau.

Clara tend le bébé à Patrick qui le porte et lui donne le biberon en se promenant .

Clara ramasse le sachet vide, en lit la composition. Elle a l’air préoccupé soudain.

Patrick revient bientôt, soucieux, angoissé.

Arthur dort dans ses bras.

Il s’adresse à Mona en soulevant le vêtement d’Arthur.

 

Patrick :

Regarde, ça recommence!

 

Tous se regroupent autour de Patrick et l’enfant, inquiets.

Le dos de l’enfant est marqué d’une plaque malsaine.

Arthur se réveille, impressionné par les visages graves autour de lui, il se met à pleurer.

 

63.    chambre hôtel, salle de bain – ange, albertini – jour

 

Il fait jour. Ange et Albertini sont au lit, enlacés nus dans l’enchevêtrement tumultueux des draps.

Albertini se redresse doucement, contemple Ange souriante et confiante.

Il est comme en extase, elle est très pure, très lisse, elle semble auréolée de lumière.

 

Albertini :

Tu es belle… Une étoile… Un diamant.

 

Elle sourit plus largement, il l’entraîne au-dessus de lui en roulant sur le lit.

Les doigts d’Ange se perdent dans les poils poivre et sel de sa poitrine.

Il lui caresse doucement le visage en faisant descendre ses mains le long de son corps.

 

Albertini :

Tu es tellement belle… Si jeune…

 

Elle rit mais jouit presque aussitôt, très violemment. Elle est surprise. Son sourire se transforme. Elle hoquette, en sanglots.

 

Ange :

Je t’aime, salaud… Vieux salaud… Oh oui! Je t’aime…

 

Elle s’écroule en pleurs sur le buste d’Albertini.

 

 

Plus tard :

Il fait presque nuit.

Le visage d’Ange se crispe, elle fronce le nez, plisse les yeux.

A ses côtés, sur le ventre Albertini dort, une main sur le buste de l’adolescente.

Ange prend doucement la main de son amant, l’écarte, se lève.

 

Elle est dans la salle de bain, elle avale deux cachets en se regardant dans la glace du lavabo.

La silhouette d’Albertini apparaît dans le miroir.

Il a l’air inquiet.

 

Albertini :

Tu es malade ?

 

Ange est pris d’un léger rire, elle se retourne, se colle contre lui.

 

Ange :

C’est comme courir au-dessus du vide…

 

Son regard se brouille, elle s’accroche un moment à son amant, au bord de l’évanouissement.

Il la prend dans ses bras, la porte comme un enfant.

Il se regarde dans la glace, l’air plus vieux soudain, soucieux.

Ange reprend conscience, les yeux mi-clos pourtant.

 

Ange :

Fais-moi l’amour… encore ! encore…

 

Albertini la contemple avec inquiétude.

 

64.    maison mona – mona, patrick, simon, arthur – jour

 

Simon tient la porte d’entrée grande ouverte.

Patrick sort le premier.

Il porte Arthur dans ses bras.

L’enfant geint, respire avec difficulté, gonflé, boursouflé de rougeurs malsaines.

Mona lui caresse le front, l’embrasse, lui parle doucement.

Simon ferme la porte derrière eux et court jusqu’à sa voiture garée devant la maison.

Il ouvre la portière arrière.

Patrick couche l’enfant sur la banquette, Mona vient s’asseoir à ses côtés, la tête de son fils sur ses genoux.

Simon ferme la portière arrière, Patrick passe à l’avant.

La voiture démarre.

 

65.    hopital, chambre des soins intensifs – mona, patrick,

simon, clara, arthur, médecin, personnel hospitalier – jour

 

La porte de la chambre de soins intensifs est entrouverte.

Par l’entrebâillement on voit Mona embrasser Arthur inconscient relié aux appareillages médicaux.

Elle est presque couchée en travers du lit, effleurant la poitrine d’Arthur couvert de bandages, entre le réseau transparent des fils de transfusion.

Clara est de l’autre côté du lit, très pâle.

 

Mona franchit le seuil en larmes aux côtés d’un médecin, les yeux rougis.

On découvre Patrick et Simon, anxieux, attendant dans le couloir.

 

professeur Spoeritz:

… Un cas rarissime. Une réaction sans précédent… On va faire des tests supplémentaires, c’est l’hypophyse qui semble atteint… On a déjà fait un scanner…

 

Il se retourne.

Clara est demeurée auprès de l’enfant. Elle lui tient la main. Elle sanglote en cachant ses pleurs.

 

professeur Spoeritz:

… Mademoiselle… Ce n’est pas votre service… Il ne faut pas rester comme ça…

 

 

66.    hopital, chambre des soins intensifs

- mona, clara, arthur – nuit

 

Mona est en partie couchée sur le petit lit, les lèvres tournées vers l’enfant inconscient dont on ne perçoit que des fragments de peau dissimulée pour la plus grande part par les bandages, les pansements, les réseaux de transfusion ou les fils électrique des appareillages de contrôle.

C’est la nuit.

Clara la prend par l’épaule.

 

Clara :

Ça ferme, Mona. Il faut partir. Il ne souffre pas, je te le jure.

 

67.    société patrick – georges, lucien, simon – jour

 

Simon tape sur le clavier d’un ordinateur, lance un calcul et se croise les mains derrière la tête en attendant.

Les dirigeants entrent dans la pièce et s’installent de part et d’autre de la table en « U », entourant ainsi Simon.

Lucien a un sac isotherme à la main qu’il pose sur la table en y glissant négligemment la main, sans l’ouvrir.

 

 

Lucien :

C’est risqué, l’infiltration de la Jerdex. Surtout sans le dire à personne. Vous auriez pu couler la boîte.

 

Georges :

Ça peut vous retomber dessus. Il y a des têtes qui sont tombées pour moins que ça…

 

Lucien :

Clac. Ou bang si vous préférez…

 

Simon pâlit.

Les dirigeants le fixent en silence avec un petit sourire en coin.

Georges n’y tenant plus éclate de rire.

 

Georges :

On vous fait peur, hein! Vous avez raison. Vous nous avez pris pour des cons, quoi…

 

Lucien :

Mais en fait, on contrôle. On est contrôlés aussi. Vous ne le saviez pas ?

 

Georges :

La Jerdex est obligée de fusionner Ils ont voulu savoir qui était derrière cette… cette stratégie…

 

Lucien :

C’était bien fait…

 

Georges :

Albertini, vous connaissez ? Il vous a sauvé la peau. C’est lui qui vous a appuyé et recommandé.

 

Lucien :

Ce qui vous sauve, c’est que c’était bien fait.

 

Georges :

Et dans le fond, ça arrange tout le monde. Ça fait plus d’argent pour tous et ça permet d’officialiser à moyen terme la société.

 

Lucien :

La Jerdex, c’est nous maintenant. On verra comment travailler ensemble…

 

Lucien sort sa main du sac avec une bouteille de champagne et des gobelets en plastique.

Il débouche la bouteille.

 

Lucien (en servant le champagne) :

Mais la prochaine fois, vous nous prévenez…

 

Il tend le verre à Simon qui le renverse en partie sur le clavier et ses genoux en le prenant.

Georges et Lucien s’esclaffent.

 

 

 

68.    chez patrick – mona, patrick, simon, arthur, clara

- nuit

 

Simon et Clara mettent silencieusement la table pour quatre.

Des bruits de pas issus de l’entrée se font entendre : Patrick et Mona entrent dans la pièce.

Mona est en larmes, Patrick, grave, les yeux rougis, l’entoure d’un bras protecteur. Elle s’en dégage en secouant la tête. Il s’assoit pesamment, se frotte les yeux;

Mona se précipite dans les bras de Simon, sanglotant de plus belle.

 

Mona :

Il se réveille pas! Il se réveille pas! J’ai peur, Simon, j’ai peur…

 

Simon la serre fort. Leur étreinte est très sensuelle, Mona collé à lui.

Clara et Patrick les regardent en silence.

 

Plus tard :

Ils ont fini de manger. Le contenu des assiettes est à peine entamé.

Mona repousse son assiette, s’écroule en pleurs.

Patrick la contemple sans pouvoir rien faire.

Simon la prend dans ses bras, lui parle très doucement.

 

Simon :

Il faut que tu dormes Mona, Ça fait combien de temps que t’as pas dormi…

 

Clara tend deux cachets à Mona.

 

Clara :

Ça te fera dormir. Ça assomme… T’en as besoin…

 

Mona prend les cachets, les regarde dans la paume de sa main.

 

Mona :

J’ai peur… J’ai peur de dormir.

 

Patrick lui porte la main à la bouche et lui fait avaler les cachets avec un verre d’eau.

 

Mona :

Je suis brisée…

 

69.    chez clara – simon, clara -nuit

 

Ils sont au lit.

Clara renifle contre l’épaule de Simon.

 

Clara :

Les salauds… Le médicament. C’est encore expérimental… Ils sont jamais passés par le conseil de l’ordre. Ils voulaient un cobaye…

 

Simon l’embrasse doucement.

 

Clara :

Je vais passer par un labo indépendant. Ils vont m’envoyer les résultats dans la semaine. A l’hôpital, ils veulent rien savoir…

 

Simon lui caresse le visage :

Ça ne changera rien pour Arthur, tu sais.

 

Clara éclate en sanglots.

 

Clara :

Les salauds… Les salauds…

 

Ils s’embrassent encore, baignés de larmes tous deux.

 

70.    hopital – mona, patrick, simon, clara, arthur mort

- jour

 

Clara accueille Simon qui surgit dans le couloir.

Elle a pleuré, les yeux rougis.

Elle se précipite dans ses bras.

 

Clara :

Simon, c’est terrible…

 

Il la serre contre lui.

Ils pénètrent dans la chambre.

Mona est assise au chevet de l’enfant mort dont elle caresse le front en murmurant.

 

Mona :

Dors mon bel enfant, ma petite mort…

 

Simon s’écarte doucement, il se mouche.

Mona s’assoit sur la chaise, garde une main sur le corps de l’enfant.

Simon caresse les cheveux de sa soeur en reniflant.

Elle tourne son visage blafard vers lui avant de contempler à nouveau son enfant, secouée de sanglots.

Simon plonge son visage dans ses cheveux défaits, l’accompagnant dans ses pleurs.

 

71.    chez patrick – mona, simon – jour

 

Mona est en déshabillé négligé, la chevelure ébouriffée, hagarde, elle erre dans la maison.

De temps en temps un gémissement sourd accompagne un geste, un regard.

Elle passe de la chambre au salon, retourne à la chambre, pousse à nouveau la porte, s’affaisse sur un fauteuil, se caresse le front en regardant ses pieds nus, sales.

Clara porte un verre d’eau avec des cachets à Mona, affalée dans son fauteuil.

On entend la porte d’entrée s’ouvrir.

Simon surgit dans le salon où Clara fait boire Mona.

Mona absorbe le liquide à grandes goulées en fermant les yeux.

Quand elle a fini, elle s’essuie machinalement la bouche, tourne ses yeux vers Simon qui lui a pris la main.

 

Mona:

La douleur se cache. C’est comme un petit animal, c’est comme si elle attendait.

 

Elle a un faible sourire.

Clara l’embrasse, embrasse Simon.

 

 

Clara :

Il faut que j’y aille.

 

Elle part.

Mona se lève doucement, aidée par Simon.

Ils vont jusqu’à la chambre au lit défait où elle s’abat, abandonnée.

Simon lui caresse le visage et les épaules, elle le prend dans ses bras, secouée par de brusques et brefs sanglots, mêlés d’un rire triste.

 

Mona:

Mais pourquoi je vis? Pourquoi je vis?…

 

Simon:

Parce que je t’aime, parce que Patrick t’aime, il faut vivre, Mona, il faut vivre.

 

Elle se calme.

Simon l’embrasse doucement, elle tourne la tête, l’embrasse sur les lèvres. Simon lui rend son baiser.

Patrick les observe dans l’entrebâillement de la porte.

Mona s’est endormie.

Simon se lève et découvre Patrick qui sourit tristement.

Il sort de la chambre.

 

Simon :

… C’est le passé, Patrick, il ne faut pas nous en vouloir…

 

Patrick (avec toujours le même sourire triste) :

Je t’en veux pas… Au contraire… Tu sais, Simon, je suis stérile… Un mauvais coup en taule…

 

Après un court silence, Simon dodeline de la tête en signe de dénégation, un peu hagard.

 

Patrick :

Il n’y a que toi qui puisses… Vous vous aimez… C’est simple.

 

Simon :

Non, c’est pas simple… On a mis tellement de temps à oublier tout ça…

 

Patrick :

On n’oublie rien… Ça nous sauverait… ça nous sauverait tous

 

Des larmes coulent des yeux de Patrick dont le visage demeure impassible, avec la même douce expression.

 

72.    chez simon – simon, clara -nuit

 

Simon déshabille Clara sur le lit, elle est sur le ventre, les mains sous le menton, passive, songeuse.

Il commence par le chemisier, dénoue les longs cheveux.

 

Clara :

Le labo, ils me répondent pas, je comprends pas…

 

Il la retourne délicatement pour lui ôter sa jupe, son slip.

Il lui embrasse le pied, les orteils.

 

Clara :

Tu sais, j’ai l’impression qu’on me surveille au boulot. Je ferais encore une livraison et puis…

 

Elle l’embrasse avec fougue soudainement, le renversant, roulant avec lui sur le lit.

Elle est au-dessus de lui, le contemple gravement.

 

Clara :

Et puis je veux un enfant de toi.

 

Ils s ‘embrassent avec la même gravité.

 

73.    chez albertini – albertini, gisèle, ange – soir

 

Ange est dans sa chambre, à son bureau.

Elle travaille, fait ses devoirs de classe : ordinateur allumé avec une carte à l’écran, livre de géographie, cahier de cours.

Elle fume en travaillant. Le cendrier menace de déborder.

Il y a une musique lancinante.

Sur une commode en vrac, bijoux, maquillage, vêtements de marque, dessous chics, alternent avec quelques souvenirs de petite fille : un nounours, une poupée.

La porte de la chambre est entrouverte.

Ange ferme son cahier de cours, ses livres, éteint son ordinateur, s’étire voluptueusement.

Elle se lève, danse au rythme de la musique devant un miroir, en enlevant son tee-shirt pour revêtir un chemisier transparent.

Elle met du rouge à lèvres, du mascara.

Elle augmente le volume de la musique, se déhanche d’une manière provoquante, se lançant des oeillades égrillardes dans la glace.

Elle prend dans son cartable deux cachets qu’elle avale en dansant, elle se contemple en souriant, avec des mouvements lascifs.

Gisèle l’observe dans l’ouverture de la porte.

Elle surgit, se précipite sur Ange.

 

Gisèle :

Sale petite pute!

 

Elle lui empoigne les cheveux, lui donne de grandes claques.

Ange, un peu hagarde, geint en se défendant faiblement, le visage baigné de larmes.

 

Plus tard :

Gisèle est assise sur un pouf, la tête penchée en avant.

Ange, debout, enlève son chemisier déchiré, remet son tee-shirt.

Elle a beaucoup pleuré, sa voix tremble encore.

 

Ange :

… avec toi, c’était pas de l’amour qu’il avait… Moi, je l’ai toujours aimé, toujours. Et lui c’est pareil, il m’a toujours aimée. Il osait pas c’est tout. C’est plus fort que toi.

 

Gisèle :

Je n’ai plus d’amour. Vous m’avez détruite.

 

Albertini entre dans la pièce.

Il aperçoit Ange  au visage raviné de larmes de mascara.

Il se précipite, la prend dans ses bras, la serre contre lui.

 

Albertini :

Ange, mon Ange! Tu n’as rien!

 

Ange rit doucement dans ses bras.

Il se tourne vers Gisèle.

Il est très calme soudain, très froid.

 

Albertini :

Si tu lui fais mal, je te tuerais. Je te préviens…

 

Gisèle se met à pleurer, bouleversée devant l’assurance de la menace.

 

Albertini :

Oui, tu es seule… toute seule. Je ne t’aime pas. Il n’y a pas d’amour en toi. Il n’y a que la jalousie… Je ne sais même pas si je t’ai jamais aimée. Tu me dégoûtes…

 

Gisèle cesse ses pleurs.

Elle respire avec force en le regardant haineusement qui caresse lentement, paternellement presque, Ange.

Elle sourit avec mépris.

 

Gisèle :

Salaud… Ça te faisait jouir de coucher avec la femme de ton meilleur ami. Ton seul ami… C’est ça, hein! Et maintenant avec sa fille, qui pourrait être la tienne… Salaud…

 

Elle renifle, prend un air illuminé.

 

Gisèle :

Mais en fait t’es qu’un pédé…

 

Elle rit, complètement hystérique à présent.

 

Gisèle :

Salopard de pédé! Je comprends… Tout ce que tu voulais c’était sa place : baiser sa femme ! Baiser sa fille ! Lui piquer son boulot, à cette lavette ! Ah oui, tu l’as bien baisé ! C’est lui que tu voulais, hein! Salaud de pédé. Et lui, il se laissait faire parce qu’il aime se faire enculer! C’est ça !… Vous êtes des salopards de pédé! Vous m’avez bien baisée ! Pédé! Pédé! Sales pédés…

 

Elle s’écroule en sanglots, accroupie sur le pouf comme une poule sur son nid.

Ange se dégage doucement des bras d’Albertini, un peu abasourdie, un peu droguée, elle va s’asseoir sur le lit en titubant.

Albertini s’assoit à ses côtés.

 

Albertini :

C’est ignoble ce que dit ta mère. Je t’aime Ange. Je t’ai toujours aimée. C’est vrai que la haine que tu as de Simon me fait mal. C’est inutile, ce n’est pas juste… C’est quelqu’un de bien ton père, je ne voulais pas lui faire de mal. Je n’avais pas le choix, je te le jure. Et je ne veux pas que tu souffres. Je n’aimerai jamais d’autre que toi mon Ange.

 

Ange rit doucement, un peu « partie ».

Il l’enlace, ils s’embrassent, elle est plutôt passive.

Ange se déshabille lentement, dévoile sa poitrine en s’abandonnant sur le lit. Albertini lui embrasse les seins.

Gisèle les regarde.

Ange la fixe avec un sourire dur.

Gisèle se lève brusquement, suffoquée et part.

 

74.    route, voiture – gisele – nuit

 

Gisèle échevelée en larmes au volant de sa voiture fonce sur une route déserte.

Les phares balayent les arbres bordant la chaussée en fragments étincelants.

Il pleut.

 

75.    chez albertini – ange, albertini – nuit

 

Ange et Albertini font l’amour sur le lit d’Ange.

Ange est complètement défoncée : elle rit sans arrêt.

Elle crie soudain violemment, un long cri.

 

76.    routes – gisele – nuit

 

La voiture de Gisèle est encastrée dans un arbre.

Elle est morte.

Son visage est extatique, très lumineux. Elle est très belle.

 

77.    société patrick

- simon, georges, lucien, patrick, albertini (off) – nuit

 

Simon signe un ensemble de feuillets. Il barre quelques mots (on voit le texte à l’envers, en caractères minuscules presque incompréhensible), il ajoute son paraphe à la rature, revient à la base de chacun des feuillets pour y préciser le nombre de mots éliminés et ceux rajoutés.

Le téléphone sonne.

Simon tend le contrat à Georges.

 

Simon :

C’est une esquisse, encore. Le projet de société et la fusion avec la Jerdex… C’est à peu près au point…

 

Lucien survient avec un téléphone sans fil.

 

Lucien :

Votre nouveau collègue et néanmoins ami. Pour vous…

 

Simon pâlit, prend le combiné après une hésitation.

 

Simon :

Ah!… Gisèle est morte… Il y a trop de morts, trop de morts…

 

Après un silence :

 

Simon :

Ange. Comment va mon Ange ?…

 

Georges et Lucien quittent le bureau pendant la conversation, ils referment la porte derrière eux.

Ils sont dans l’arrière cour délabrée.

Patrick fume une cigarette en regardant le sol.

Les deux dirigeants le prennent en sandwich, se collent à ses épaules, et le pressant, le soulèvent un peu.

Patrick se dégage, se retourne, un peu surpris.

Ils rigolent.

 

Lucien :

Ce qu’on est drôle.

 

Il s’arrête de rire assez sèchement.

Georges, lui, est toujours secoué de rire, plié en deux.

 

Lucien :

Y a du taff…

 

78.    chez clara – clara, inconnu – nuit

 

C’est la nuit.

Clara pénètre dans la salle de bain.

Les multiples facettes de la glace fracassée scintillent sous la lumière artificielle.

Elle se contemple horrifiée dans un fragment de miroir demeuré accroché à la cache vidée.

Elle met la main devant sa bouche, très pâle.

Des mains surgissent, lui abattent brutalement un sac sur la tête.

 

79. cave – clara, patrick – nuit

 

La tête de Clara est enserrée dans un grossier sac de jute.

On entend la voix de Patrick en même temps que ses mains libèrent la tête de Clara du sac.

 

Patrick :

Je ne peux pas… Je ne peux pas te tuer…

 

Clara respire à grande inspiration, un peu hors d’haleine.

Patrick défait les liens des mains, des jambes.

Ils sont sur un vieux lit de camp dans une pièce au sol de béton brut éclairée par une ampoule nue.

 

Patrick :

Oui. Je devais te tuer. Ton petit trafic et ton labo. La Jerdex… Les médicaments d’Arthur et ma boîte… c’est pareil… c’est pareil…

 

Il sanglote en lui prenant les mains.

 

Patrick :

Tu comprends! Tu comprends! On est coincés… Ils nous tiennent tous… Simon, Mona… Tant qu’il y a de la vie.… Un peu d’amour… Mais je peux pas te tuer, non, je peux pas…

 

Elle lui caresse la tête, l’embrasse sur la tempe, avec un petit rire.

 

 

Clara :

Chut… Chchch… Je suis vivante… Je suis vivante… Vous ne pensez qu’à me sauver dans la famille.

 

Il lui caresse doucement le visage, calme soudain.

 

Patrick :

On s’aime… C’est parce qu’on s’aime… On s’aime : on se sauvera tous…

 

Ils s’embrassent sur la bouche.

 

80. chez patrick – mona, simon – nuit

 

Mona et Simon ont fini de manger.

Mona est toujours dans sa nuisette négligée, les yeux hagards.

Simon débarrasse son assiette.

Elle lui prend la main.

Elle a les larmes aux yeux.

 

Mona :

… Notre malheur… Le passé, on l’oubliait. On est rattrapé par le malheur… Il a eu tellement mal. C’est comme les coups du père qui me reviennent…

 

Il la prend dans ses bras, lui caresse les cheveux en l’embrassant au coin des yeux.

 

Mona :

On est tout seul… tout seul…

 

Elle s’abandonne doucement dans le creux de son épaule.

 

Mona :

Ils se cachent. Ils nous laissent seuls avec nous-mêmes…

 

Ils s’étreignent lentement.

 

Simon :

Ma soeur, mon âme… Je t’aime… Tu ne seras jamais seule…

 

Ils s’embrassent gravement.

Les mains de Mona s’égarent sur le corps de Simon, il lui rend ses caresses.

 

81. chez albertini – ange, albertini (off) – jour

 

Ange repose sur son lit dans sa chambre.

Elle est vêtue d’un déshabillée soyeux, un peu transparent.

Elle est très belle.

On détaille tout son corps, des orteils en glissant sur ses jambes longues, en passant par sa taille fine, ses seins délicats, son cou léger, jusqu’à son visage.

Elle a les yeux révulsés, une écume blanche bave de sa bouche entrouverte.

Son bras déborde du lit, sa main traîne au sol où sont éparpillés un grand nombre de cachets.

 

Albertini (off) :

Non! Non!…

 

82. hôpital – simon, albertini, ange – soir

 

Ange est étendue dans un lit, dans une salle de soins intensifs.

L’ensemble de son corps est relié par un réseau compliqué de fils et de tubes à un appareillage médical bourdonnant.

Elle est très belle, elle semble très pure.

Albertini est à sa gauche.

Il pleure silencieusement, hagard, en lui tenant la main.

Simon est de l’autre côté.

Il caresse ses cheveux, son bras. Il lui parle très doucement.

 

Simon :

Tu dors, mon Ange ? Tu te reposes, tu es belle. Ma fille, ma petite fille… Mon bébé…

 

83. parking hôpital – simon, albertini – nuit

 

C’est la nuit.

Le parking qu’on voit de très loin paraît désert. Il y a des bruits de coups.

Une alarme de voiture se déclenche.

On se rapproche soudain : Simon bat Albertini qui semble se laisser faire.

Simon paraît très calme, ses coups sont portés sans brusquerie, avec calcul, presque lentement.

Albertini glisse doucement à terre contre le flanc de la voiture dont l’alarme hurle.

Albertini a un bras invalide, tordu en un angle anormal.

Il pose l’autre main sur la cuisse de Simon.

 

Albertini :

Je ne voulais pas… Je ne voulais pas te faire du mal Simon… C’est vrai, je ne voulais pas…

 

Simon va pour le frapper à nouveau, mais suspend son geste.

Albertini le regarde calmement, avec un sourire triste.

Simon l’étreint, le serre contre lui, lui embrasse le cou en sanglotant.

Albertini l’enlace de sa main valide, lui caresse doucement, tendrement le dos, la nuque.

Simon se couche sur lui.

Albertini lui essuie les larmes de son visage. Il est tout barbouillé de sang.

 

Simon :

Je t’ai fait mal ?…

 

Des infirmiers puis des gardes surgissent, tentent de séparer les deux hommes, d’emporter le corps presque immobile d’Albertini loin de celui de Simon qui s’accroche à lui , se débat silencieusement, frappe violemment les infirmiers, au hasard.

 

84. prison – simon, patrick – jour

 

Fondu à l’ouverture :

Simon sort de la prison à la haute façade lugubre.

Patrick vient à lui, le prend dans ses bras.

 

Patrick :

Ça fait longtemps. Il s’est passé des choses…

 

85. chez patrick – simon, mona, clara, patrick – jour

 

Simon est assis dans la cuisine, l’air extasié.

Face à lui, Clara et Mona que Patrick tient par la main.

Les deux femmes sont enceintes de sept mois.

Tous se sourient mutuellement, émerveillés.

 

86. société patrick – albertini, georges, lucien, patrick

- jour

 

Un ensemble de documents présentant des bilans, des organigrammes, des schémas, est éparpillé sur les tables.

Simon pointe tantôt un paragraphe, tantôt un tableau.

La pièce a été repeinte. Tout a un air un peu trop neuf, clinquant.

Face à Simon, Lucien et Georges.

Albertini est assis sur le côté, tenant son bras invalide qu’il s’amuse à faire pendre parfois en lui donnant un mouvement de balancier.

Patrick se tient adossé au mur, derrière Simon.

 

Simon :

… et de toute façon, il n’y a personne de plus indiqué. Elle est dans la place depuis des années… C’est plus sûr, plus rentable. Elle… Elle fait déjà partie de la famille… Avec le mariage, c’est juste plus… officiel. Elle ne fera que le bonheur de… de la famille… Elle est comme nous tous liée à chacun d’entre nous.

 

Après un moment de stupéfaction, les dirigeants éclatent de rire.

 

Lucien :

Elle est bonne, celle-là!

 

Georges :

On n’y avait pas pensé…

 

Lucien :

Mais vous êtes veuf avant le mariage. En principe… N’est-ce pas Patrick…

 

Patrick ne dit mot, très raide.

Albertini tousse.

Tous les regards se tournent vers lui.

 

Albertini :

Il n’y aura pas de problème.  C’est arrangé auprès du consortium… J’en ai pris la responsabilité… Entérinez la résurrection…

 

Georges s’esclaffe après un silence.

 

Georges :

Un miracle! Un vrai miracle…

 

 

 

 

 

88. entrée société patrick – albertini, simon, ange – jour

 

Albertini et Simon sortent de l’immeuble délabré devant lequel sont garées des voitures.

Ils se dirigent vers un véhicule.

La portière s’ouvre, Ange sort.

Simon se pétrifie, très pâle. Il murmure.

 

Simon :

Tu es là. Tu es venue mon Ange.

 

Elle avance vers lui, s’aidant d’une canne, boitillant légèrement.

Elle se campe devant lui.

Elle a du mal à articuler.

 

Ange :

Je voulais revoir mon père. Je veux plus qu’on se fasse du mal.

 

Ils s’étreignent.

 

Simon, ému, au bord des larmes :

Ma fille, mon Ange… Je suis si heureux… Je t’aime…

 

Ange (en bavant un peu) :

Je t’aime papa…

 

Albertini sourit tendrement, il les prend par l’épaule de son bras valide.

 

87. cimetière – clara, simon, patrick, mona, albertini, ange,

 dirigeants – jour

 

Il y a un côté « noce à la campagne », dans les habits et l’ordonnancement de la procession un peu chaotique.

Ils ne sont pas très sérieux, on entend des rires fuser.

Au-delà des murs lointains du cimetière, on entend les vociférations issues d’une ou plusieurs manifestations d’infirmières, de médecins, de personnels hospitaliers.

On voit de temps à autre une banderole voltiger au-dessus d’un mur.

Clara très enceinte et Simon sont en tête, suivis d’Ange et d’Albertini puis de Patrick et Mona, également généreusement enceinte.

Viennent ensuite les dirigeants et divers responsables du groupe (on reconnaît les patrons de la Jerdex).

Au départ, tout paraît ordonné, régulé, puis les uns les autres se rejoignent, échangent quelques mots en va-et-vient incessants et parasites.

 

Simon :

C’est quand même idiot…Être obligé de traverser le cimetière pour se marier…

 

Clara :

Avec les manifestations, tout était bloqué alors…

 

Mona se tient le ventre aux côtés de Patrick, ils rejoignent les futurs mariés.

Mona et Patrick sont très enjoués.

 

 

 

Mona :

Tu l’aimes hein! Notre petite à tous…

 

Elle prend la main de Simon et lui fait toucher le ventre.

 

Mona :

Ouh la! Tu sens comme elle remue?

 

 

Simon :

Le nôtre il est plus calme…

 

Ange et Clara sont côte à côte et devisent gaiement.

Ange a toujours quelques problèmes d’élocution, et bave légèrement.

 

Ange :

… trois mois, maintenant c’est sûr. Je me sens bien, plus légère, c’est drôle hein, quand je vous vois, toi et Mona…

 

Derrière elles, Albertini et l’un des dirigeants s’entretiennent.

Simon passe devant eux et murmure à l’oreille d’Albertini.

 

Simon:

On ne parle pas boulot, esclave! On est libre, hein!

 

Ils éclatent de rire.

Simon rejoint Ange et Clara.

Il entoure la taille de sa fille, pose sa main sur son ventre.

La main de Clara rejoint celle de Simon.

Ils s’immobilisent, Ange attendrie les regarde.

Ils s’embrassent voluptueusement.

Ange rejoint Albertini qui parle avec Patrick.

Elle lui prend la main, il caresse son visage.

 

Patrick:

Ça fait plaisir de vous voir rabibochés. On commençait à se sentir un peu seul…

 

Lucien et Georges observent Simon et Clara s’embrassant.

 

Georges :

Tu vois, c’est l’amour qui nous tient tous…

 

Lucien lui passe un bras autour de la taille, ils avancent.

Simon repasse devant Patrick et Albertini.

Il se met au niveau de Mona qui marche un peu à l’écart.

Elle lui prend la main.

Ils marchent silencieusement.

 

Simon:

Je ne sais pas si c’est une très bonne idée quand même, traverser toutes ses tombes…

 

Elle se serre contre lui en avançant puis pousse un petit cri.

 

 

 

Mona:

Oh la! Qu’est-ce qu’elle bouge aujourd’hui…

 

On aperçoit la sortie du cimetière et la petite église qui lui fait face.

Les manifestants piétinent de chaque côté du parvis.

Simon rejoint Clara.

Ange l’embrasse et retrouve Albertini.

La procession reprend son ordonnancement initial avant de franchir les grilles du cimetière.

 

89. parvis de l’église – clara, simon, patrick, mona,

albertini, ange, dirigeants, manifestants – jour

 

C’est la pose pour la photo traditionnelle de la sortie de l’église.

Il y a le crépitement des flashes et les jets de riz, les poses de mariés seuls puis avec leurs témoins respectifs (Albertini et Patrick), une photo de famille avec Mona et Ange.

Tout se fait dans la joie, une bonne humeur excessive à laquelle se mêlent les cris des manifestants hospitaliers aux abords de l’église et qui participent à la célébration.

Lors d’une pose un peu longue avec Mona et Simon, elle écarquille soudainement les yeux et ouvre la bouche en un cri muet.

Elle est debout, une flaque se dessine entre ses jambes, elle se cramponne au bras de son frère.

 

Mona:

Simon, je perds les eaux, je perds les eaux…

 

Patrick se précipite et l’aide à s’allonger sur les marches en déposant sa veste en coussin.

Des manifestants se fraient un chemin dans la foule.

 

manifestant 1:

Je suis médecin, je suis médecin!

 

manifestant 2:

Moi, je suis gynécologue, je suis gynécologue!

 

manifestant 3:

Je suis sage-femme!

 

Mona est entre Simon et Patrick, ils s’écartent pour laisser la place aux manifestants médicaux.

 

89. avenue – clara, simon, patrick, mona, albertini, ange,

dirigeants, manifestants – jour

 

Mona est dans une chaise roulante, son enfant contre son sein.

À ses côtés, poussant le fauteuil, Patrick et Simon.

Clara est au bras de Simon, rayonnante, son gros ventre en avant.

Albertini et Ange sont juste derrière eux.

Les dirigeants un peu plus loin.

Le fauteuil (avec la famille réunie) traverse la foule.

Les manifestants en blouse blanche poussent des cris enthousiastes et font jouer leur sifflet, tambourins et trompettes en laissant passer le cortège.

On entend la voix de Mona.

 

Mona:

Lisa, ma petite Lisa… C’est notre enfant, c’est notre enfant…

 

Mona serre la main de Patrick sur son épaule.

Patrick est béat de bonheur, ainsi que Mona.

Leur visage est baigné de larmes.

Tous sourient largement, émus profondément.

Ils ont l’air de glisser dans la foule.

 

Mona:

On est bien entre nous.

 

On les voit de très loin, absorbés bientôt par le flux humain dont les cris se perdent progressivement jusqu’à se taire absolument.

 

 

 

                                                                        FIN