Tâches au bord de l’eau

1. ville à vie cellulaire, étoiles liquides.

 

De très loin, de très haut, une vue aérienne présente la ville nouvelle comme un amas de cellules groupées géométriquement. La ville tournoie lentement sur elle-même par le jeu de la caméra qui se rapproche.

A cette vue mouvante succède en fondu enchaîné, la vision microscopique de cellules vibrantes, dont les contours correspondent étrangement aux architectures précédentes. Certaines cellules semblent miroiter par intermittence. La vue s’assombrit. Fondu au noir et enchaîné.

Des lueurs clignotent : des étoiles se réflétent dans un liquide sombre, aux remous lents.

Le bruit de l’eau se fait tonitruant tandis que la caméra semble flotter au rythme irrégulier des reflets du ciel nocturne dans le  fleuve.

 

2. couloir appartement Jenny – nuit

 

Jenny sort de sa chambre précipitamment, elle semble tanguer dans le couloir. Sa main couvre son sexe, une traînée de sang coule le long de sa cuisse. Elle vient au devant de la caméra en entrant dans la salle de bain dont elle active l’interrupteur :  tout est soudain très blanc, très cru, aveuglant.

 

3. cité – Raymond - nuit

 

Au très gros plan de la cuisse sanguinolente de Jenny succède la vision du dos musculeux vêtu de cuir noir et brillant de Raymond, secoué de soubresauts répétitifs.

Il est partiellement éclairé par un réverbère blafard qui tranche l’ombre dans lequel il se tient.

Il est debout dans l’encoignure d’un mur, face aux rangées d’immeubles lointains dont certaines fenêtres sont éclairées : celle de la salle de bain de Jenny est particulièrement brillante.

Un spasme plus violent interrompt son mouvement.

 

Raymond dans un murmure rauque et haletant :

Putain, putain merde.

 

Il élève une main fermée jusque devant ses yeux aux paupières closes et crispées qu’il entrouvre hagard.

Il ouvre et referme ses doigts en jouant avec la texture poisseuse de son sperme.

 

4. forêt – rivière -  Pierre – nuit

 

Cheveux en très gros plan se mêlant aux herbes ébouriffés par le vent.

On perçoit les pleurs, les reniflements étouffés par la terre et le végétal. Il y a le bruit du vent et celui constant et lourd du fleuve proche.

Pierre finit de sangloter convulsivement, le visage enfoui dans le sol, la boue herbeuse.

Il se redresse lentement, contemple l’empreinte molle qu’il a laissée.

En surimpression fugace, le visage de Jenny apparaît subrepticement dans le creux humide et faiblement miroitant à la lueur lunaire.

Pierre se retourne doucement : il est pâle, presque cendreux sous la trace de glaise et d’herbes. Il fait face au fleuve .

Il caresse délicatement ses bras bandés, presque amoureusement.

Il commence à défaire les bandes.

 

5. Parents + Jenny (off) – couloirs en surimpression avec course du fleuve

 

Au lent délacement du bras de Pierre répond le remous tourbillonnant du fleuve.

L’eau sombre et moussante d’écume trouble se surimpressionne à la traversée de l’appartement de Jenny : du couloir rectiligne où donnent les portes de différentes pièces, on découvre la chambre des parents.

Tout est lisse et neutre, sans aucune aspérité, le lit est impeccable.Seuls reliefs dans cette platitude trop morne : sur l’une des tables de nuit repose un cadre avec plusieurs photographies de Jenny à différents âges – du bébé à l’adolescente actuelle, et sur l’autre tablette, plusieurs boîtes de médicaments entassés et un verre vide à côté d’un radio réveil.

De l’autre côté du couloir, la chambre de Jenny offre aux regards un contraste violent : lit en bataille aux draps froissés tachés ; vêtements épars au sol et pendant en désordre sur une chaise ; papiers de collège ou lycée, documents divers (revues, bandes dessinées) jonchent le bureau, se mêlent à certaines photos présentant Jenny au bras de Raymond au premier plan d’une bande d’adolescents chahuteuse, parmi lesquels on reconnaît Pierre.

La traversée du couloir jusqu’à la porte d’entrée nous fait découvrir par les portes entrouvertes la salle de bain immaculée dont la tablette au-dessus du lavabo est surchargée de boîte de médicaments, et le salon-salle à manger-cuisine, avec une table ronde centrale où sont disposés quatre chaises, un grand canapé face à une table basse.

Tout paraît vide et nu à l’exception de la chambre de Jenny.

A la fin de cette traversée, on perçoit la voix un peu triste des parents à laquelle se superpose en murmure litanique celle de Jenny.

 

Père (off) :

Faut qu’on y aille ma grande.

 

Mère (off) :

Tu fais pas de bêtise, hein…

 

Jenny (off) :

Cassez-vous. Cassez-vous. Cassez-vous. Cassez-vous…

 

On entend le claquement de la porte mêlé au bruit des tuyauteries, au bourdonnement d’un ascenseur, les sons résonnent longtemps mêlés à la litanie murmurée de Jenny.

 

6. Pierre, Raymond, Jenny, la bande – la première fois.

 

Les doigts de Pierre fouaillent la terre à la lisière du fleuve. Il en amasse une boule qu’il dépose dans un sac plastique.

Des pas se font entendre derrière lui.

On découvre le lieu dans son ensemble : une friche industrielle à l’abandon, envahie partiellement d’herbes folles et parsemée de canettes de bière, de débris métalliques rouillés, longeant la rivière et en bordure d’une forêt désordonnée.

Pierre, très pâle, couleur de cendre, très maigre, est en bas d’un talus faiblement pentu bordant l’usine abandonnée jusqu’à la rivière large, aux flots jaunes et bruns teintés de rouille parfois en remous lents irréguliers.

Il y a un mélange de béton et de nature salie qui reprend ses droits.

Le talus s’appuie contre une large plateforme de ciment craquelé, parsemée de futs rouillés et traversée de quelques rachitiques arbrisseaux ou d’herbes folles qui soulèvent les débris épars ou s’entremêlent étroitement aux déchets métalliques noircis.

Dans le fond se dessine le parallépipède grisâtre de l’usine.

Des silhouettes s’y inscrivent comme sur une scène lointaine. Quatre ou cinq ombres adolescentes qui chahutent et se bousculent brutales, improvisent des lancers de canettes ou de cailloux contre les murs opaques, tournent absurdement sur des mobylettes pétaradantes, font de grands gestes obscènes. On les entend à peine, voix traînantes, il y a les rires aigus ou gras, les tintements en cascade du métal, des pierres sur le béton, plus net, les moteurs aux hurlements assourdis, comme noyés par le bruit de l’eau.

Raymond et Jenny enlacés se détachent du groupe, avancent vers la rivière.

Pierre s’est redressé. Le visage grave, il contemple Jenny au bras de Raymond.

Elle s’immobilise un instant, répond à son regard par un sourire triste presque imperceptible.

Raymond qui tient sa main la tire en avant.

Raymond (à Pierre) :

T’es encore là crevard.

Pierre baisse les yeux et part, son petit sac de terre à la main, en longeant la rivière, prenant soin d’éviter le reste de la bande qui l’apercevant jette maladroitement des cailloux, des canettes dans sa direction.

 Jenny et Raymond continuent d’avancer en observant sa silhouette se perdre dans un coude de la rivière.

 Ils sont à présent enlacés en contrebas du talus à l’orée de la forêt désordonnée, leurs corps perdus dans les herbes sales sont occultés par les arbres tordus, les broussailles jaunies.

On perçoit la voix blanche un peu tremblée de Jenny, noyée sous le bruit mouillé des baisers.

Jenny :

Tu m’aimes… Dis Raymond, tu m’aimes ?

 Il la regarde fixement, presque hésitant en serrant entre ses mains larges la petite face égarée. Il sourit brièvement avant de plonger son visage dans son cou. La question demeure sans autre réponse que le froissement des vêtements qu’on soulève, le son des lèvres sur la peau se mêlant au clapotis bruissant de la rivière toute proche.

 Du côté de l’usine, les trois autres garçons de la bande se battent presque amoureusement : torse contre torse, ils roulent sur le béton, mêlent leurs corps en culbutes haletantes, rient en se crachant dessus, transforment les coups en embrassades étranges. Les mobylettes ronronnent encore au sol. Des tiges métalliques mêlent leur rouille aux miroitements que le soleil fait naître, paraissent s’unir violemment au ciment pulvérulent qui les contient encore. D’autres déchets en fragments semblent participer à la frénésie amoureuse brutale : tuyaux coudés et bidons sombres, tôles ondulées rongées de rouille et poutrelles tordues, mousses vertes et grises unies aux briques branlantes.

 Froissements de l’herbe et des tissus, palpitations des feuilles, balancements incohérents des arbustes. Les corps de Jenny et Raymond entremêlés, roulant, provoquent le chaos dans la forêt désordonnée. La boue sombre qui recueille leurs empreintes semble parfois se gorger de l’eau mousseuse de la rivière proche. La blancheur d’une cuisse, d’un dos aveuglent soudainement et brièvement et percent le fouillis obscur de la végétation.

Le roulement de l’eau de la rivière envahit progressivement tout l’espace sonore

La voix de Jenny douce et apeurée transperce ce silence bruyant :

 

Jenny :

Tu fais gaffe, Raymond, hein… C’est la première fois…

 

Raymond :

T’inquiètes. Ici c’est tranquille. Il y a jamais personne…

 

Elle pousse un cri.

 

7. Jenny et Raymond, les copains (off) - le traquenard – après-midi

 

Ils finissent de se rhabiller. Raymond est accroupi à quelque distance. Il achève de graver un « J » barré d’un « R » dans l’écorce d’un arbre. Jenny remet un peu d’ordre dans ses vêtements, son chemisier un peu décousu, sa jupe très froissée. Elle se presse le ventre, l’entrejambe en soufflant douloureusement, les yeux fermés un instant. Puis elle essuie quelques traces de sang sur sa cuisse nue avec la mousse du tronc contre lequel elle est appuyée.

Elle se lève, se rapproche de Raymond, lui sourit. Il se redresse en faisant claquer son couteau qu’il range dans sa poche.

 

Raymond :

« J », c’est pour Jenny… « R«  c’est pour moi.

 

Il se retourne, il l’embrasse violemment, puis l’entraîne en l’étreignant, la couche de force dans l’herbe humide. Elle se débat faiblement, s’immobilise en répondant à son baiser. Il se redresse en la maintenant au sol par les cheveux. Il la contemple très doucement.

 

Raymond :

Maintenant, t’es à moi. Tu fais ce que je dis.

 

Elle le regarde avec un petit sourire en coin. Il l’observe silencieusement un long moment puis il lui donne une grande claque tout en continuant de l’immobiliser au sol par les cheveux. Elle sanglote, la joue boueuse, marquée.

 

Jenny :

Mais t’es dingue !

 

 Il se relève, l’entraîne de force en la tirant par les cheveux. Elle se débat en vain.

Ils disparaissent derrière les frondaisons, s’éloignant de l’usine. On entend les voix précédentes se rapprocher à pas traînants, s’esclaffer.

 

Voix 1 :

Tu lui as sauté la rondelle ?

 

Raymond (off) , gravement :

Elle est prête et elle est bonne les mecs.

 

 Raymond tourne le dos à la forêt vers ses comparses qui viennent au devant de lui.  L’un d’entre eux lui fait une accolade très tendre. Puis ils le dépassent en se bousculant d’une manière obscène et riant grassement.

 On entend Jenny hurler, puis courir, se débattre, tandis que Raymond escalade le talus et gagne le centre de la plate-forme auprès des mobylettes abandonnées.

 Il pisse longtemps, tournant le dos à la forêt, puis fait volte face et enfourche négligemment l’une des mobylettes, le regard dur en direction des cris atténués de Jenny et des rires obscènes.

 Il fume une cigarette en inspirant à grandes goulées.

 Le rire de ses comparses se fait plus obscène encore, se mêlant au gémissement continu de Jenny.

 Cela dure un moment. Raymond se redresse, criant fort.

 

Raymond :

Allez, on laisse tomber les mecs… Elle rentrera à pied la pouffe…

 

Les rires se calment, les pas des comparses froissent l’herbe et se rapprochent.

 

8. errance Jenny  en pleurs – bord de l’eau – fin d’après-midi

 

Jenny marche en titubant le long de l’étroit sentier au bord de l’eau.

 La lumière du soir dessine des ombres longues et changeantes. Les ronces, les herbes vivaces qui gênent son cheminement hagard inscrivent leur silhouettes noires sur la peau maculée des ses jambes striées d’égratignures.

 Les rives sont bordées de grands arbres qui plongent parfois leurs branches dans le liquide verdâtre.

 Au loin, sur le bord opposé, la même nature désordonnée, indolente, indifférente sans trace aucune d’humanité.

 On suit Jenny, sa marche heurtée, irrégulière tant par l’épuisement que par les obstacles divers – végétaux, détritus qui gênent son mouvement -, au rythme lent, impassible du fleuve.

 Jenny laisse échapper un sanglot de temps en temps, elle marche courbée en deux, il y a des traces de coups sur son visage maculé de rimmel et de boue, on dirait un masque imparfait, comme une grimace superposée à ses traits égarés.

 Elle agrippe, rassemble maladroitement contre elle les pans de son chemisier décousu, sali ; sa jupe est partiellement déchirée, tachée de terre, de sang, luisante de boue par endroits.
Elle s’arrête brutalement, demeure immmobile, tremblante.

 Elle tend le bras.

 Elle pose la main sur le tronc d’un arbre où se dessine un « J » barré d’un « R »  fraîchement gravé

 Elle griffe le tronc maladroitement, en geignant, comme pour effacer ou arracher les lettres en creux.

 Elle est revenue sur les lieux de la friche abandonnée.

Le sol en pente douce conduit à la rivière dont les eaux sombres viennent lécher le machefer, les herbes folles.

 On la voit de très loin, du cœur de la forêt, minuscule, pantelante, s’acharnant à déchirer l’écorce, le tronc.

Elle est à la lisière du bois. Derrière elle, la rivière coule lentement et la plateforme de l’usine avec ses fûts, ses déchets métalliques, dessine un angle brutal.

Elle s’interrompt hagarde, reprend lentement son souffle en râles où se mêlent les pleurs épuisés.

Elle se tourne lentement, fait face au fleuve. Les eaux lourdes en mouvements engourdis sont opaques, noires, boueuses, verdâtres.

Elle est au bord de l’eau, contemple son reflet mouvant.

Elle plonge les deux mains, les passe sur son visage : il y a la trace des doigts, traits sinueux comme des larmes enchevêtrées.

Elle se redresse, s’immobilise un instant comme hypnotisée par le flot lent à la molesse envoûtante des épaisses volutes liquides.

 Elle se déchausse machinalement. L’eau déborde lentement sur ses pieds nus.

 Elle ferme les yeux.

Elle avance d’un mouvement continu, s’enfonce de plus en plus.

Elle est à mi-corps au sein du liquide, éloignée de la rive de plusieurs mètres quand elle pousse un petit cri et sautille sur place.

Elle regagne la berge en boîtant, sautillant.

Elle s’assoit lourdement dans l’herbe en se prenant le pied.

Son visage n’a plus cet aspect figé de masque mortuaire.

Elle grimace et souffle sur la blessure : une large estafilade traverse la plante de son pied, perle de sang  des orteils au mollet.

Elle paraît étonnée. Un sourire pâle traverse brièvement son visage comme elle enfonce un peu ses doigts dans la blessure sans paraître éprouver de douleur. Elle cligne des yeux,

Le soleil très bas à présent se reflète dans les eaux noires et dessine des tâches mouvantes, désordonnées sur son visage.

Elle inspire à grande goulée, comme si elle avait manqué d’air. Elle balaye d’un geste vif et précis les cheveux de son front.
Elle fronce un peu les sourcils, entre peur et étonnement confiant.

 Elle lave à nouveau son pied dans l’eau, l’abandonne au flot berceur.

 Elle est surprise, un sourire voluptueux se dessine et s’épanouit sur son visage tandis que l’eau semble s’agiter autour de sa jambe, le liquide devient mousseux, s’étire en spirales désordonnées, enveloppantes.

Elle s’abat dans l’herbe et la boue du rivage, la jambe toujours dans l’eau. Elle sourit en s’endormant.

 

9. Jenny – ascenseur – soir

 

Elle est un peu hagarde, des parcelles de branches dans les cheveux, de la terre sur ses joues. Elle est dans l’ascenseur graffité et tagué, elle se regarde dans le miroir,  dessine les contours de son visage sur la glace, puis efface la buée d’un geste large, lent.

Elle arrive sur son pallier, pénètre chez elle en boitillant.

 

10. Jenny – chez elle – soir

 

Elle s’enferme à double tour.

Elle fait couler un bain. On entend la voix de Raymond sur le répondeur qui s’est déclenché.

 

Raymond (off) :

Jenny. Il faut qu’on se revoit Jenny. T’es à moi. On s’appartient maintenant Jenny.

 

Jenny sort de la salle de bain, le buste ceint d’une serviette vite roulée. Elle arrache la prise du répondeur avant la fin du message.

Elle est dans son bain fumant, quelques feuilles parsèment la surface de l’eau. Elle s’endort.

 

11. baignoire – nuit

 

Des mains étranges, noires, comme huileuses, s’agrippent à ses chevilles et lui tirent doucement, délicatement les jambes, la faisant disparaître dans l’eau qui s’irise de reflets multicolores. Elle a l’air heureuse.

Elle rouvre les yeux en sursaut dans la baignoire.

Elle se rhabille, observe la peau de ses jambes :

Il y des petits boutons, des taches. En les observant de plus près, elle croit voir quelque chose bouger à l’intérieur.

 

 

 

 

 

12. visite médicale – Jenny, médecin, Pierre – matin

 

Pierre sort du cabinet médical, le docteur lui tient la porte.

Médecin (off) :

Libre à vous de ne pas suivre votre traitement! Enfin…

 Pierre traverse la salle d’attente et croise le regard de Jenny dont le capuchon de l’imperméable occulte presque entièrement le visage.

 Ses jambes sont bandées.

 Il échange un regard interrogatif avec Jenny comme elle se lève.

 Elle détourne les yeux, refusant de croiser son regard en pénétrant dans le cabinet, le médecin à l’intérieur, tenant toujours la porte.

Elle se retourne avant de disparaître à l’intérieur, Pierre la fixe encore et lui sourit.

Jenny regarde gravement le médecin en vis-à-vis de l’autre côté du bureau.

Médecin (off) :

Rien de très grave, je pense. Une mycose, sans plus. Il n’y a pas d’infection… Avec la pollution, ça devient même une véritable épidémie dans le secteur. Pommade dermatologique et  anti-inflammatoires durant une semaine. Ça va passer tout seul.

 

Il lui parle en traçant à grands traits une ordonnance.

 

Médecin :

Vos parents sont partis à X pour l’opération ? Votre mère est en de bonne main vous savez… Vous les saluerez de ma part.

 

Il se lève, la fait passer devant lui.

 

13. jenny -  parcours dans la ville

 

Jenny longe les murs, semble se dissimuler au regard du monde, recherchant l’ombre, les encoignures, hésitant à traverser les rues, immobile un instant à certains carrefours.

On la voit de très loin, une virgule mouvante, solitaire.

Elle pénètre dans son immeuble.

 

14. Jenny chez elle (salle de bain) – les soins

 

Jenny est assise sur le siège des WC dans la salle de bain.

Elle déroule lentement ses bandages.

Elle observe les taches assez larges qui les parsèment et les enduit de pommade.

Elle avale un cachet, est prise de douleurs abdominales, vomit, ses jambes la grattent, c’est insupportable.

Elle enlève la pommade avec ses bandages roulés en boule, anxieuse. Elle se lève précipitamment, comme si elle étouffait, avalant l’air à grandes goulées.

Elle se saisit de son manteau à capuche et sort de chez elle presque en courant.

 

15. Jenny et Pierre – la rivière

 

Jenny marche lentement au bord de l’eau. Son capuchon est baissé, elle regarde le ciel en avançant. Elle marche comme au ralenti, comme en jouant, en décomposant chacun de ses mouvements.

Elle dépasse la friche industrielle, l’arbre aux initiales.

Elle crispe la bouche, baisse les yeux puis tourne lentement la tête vers l’autre rive : Pierre avance à son rythme sur le sentier bordant la rive opposée, en exact miroir, mimant chacun de ses gestes.

 Ils s’arrêtent tous deux, s’observent un moment de chaque côté de l’eau, ils se sourient.

 

16. bordure d’eau – Jenny, Pierre

 

Ils sont côte à côte, assis dans l’herbe face à l’eau doucement roulante de la rivière.

Pierre a les bras nus, il se penche et les expose au niveau des jambes de Jenny.

L’intérieur de ses bras est couvert des mêmes taches que celles qui parsèment la peau de la jeune fille.

 

Pierre:

Ça se ressemble, hein…

 

Elle se penche, fixe de plus près les bras du garçon : les taches semblent palpiter doucement.

 

Jenny :

On dirait que c’est vivant.

 

 

 

Pierre :

Oui… Je mets de la terre. Y a que ça qui me soulage. Les médicaments ça marche pas, ça fait mal.

 

Il prend de la terre en fouaillant parmi les herbes, s’en frotte les bras, ramasse encore quelques poignées de terre qu’il montre dans ses paumes à Jenny.

 

Pierre :

Tu devrais essayer…

 

Elle fait non de la tête, un peu effrayée.

Il lui sourit doucement, forme une petite boule en pétrissant la terre, la laisse sur un caillou plat à côté de Jenny.

Il se lève, griffonne un numéro sur un papier qu’il prend dans sa poche.

 

Pierre :

T’as qu’à m’appeler…

 

Elle prend le papier en baissant les yeux.

 

Jenny :

Tu sais, ton numéro, je l’ai encore…

 

Il détourne les yeux, regarde le fleuve.

 

Pierre :

T’as choppé ça à la rivière, hein ?

 

Elle acquiesce muettement.

 

Pierre :

C’est pas le bon endroit pour se rater faut croire…

 

Il s’éloigne.

Elle le regarde partir, elle hésite un moment, prend la boule de terre, l’enfourne dans la poche de son manteau et part à son tour, dans l’autre sens.

 

17. Jenny chez elle (salle de bain, toilettes, cuisine, chambre) – jour

 

Elle dépose la boule de terre dans l’évier de la cuisine.

Elle passe dans la salle de bain, observe ses jambes, très marquées et qui la grattent.

Elle remet de la pommade en se mordant les lèvres : ça fait mal. Elle avale quelques cachets.

Elle s’allonge en tremblant sur son lit. Elle se tord de douleur.

Elle quitte le lit précipitamment, vomit dans les toilettes les cachets avalés, puis ôte la pommade de ses jambes. La chair est très irritée, presque à vif.

Elle se passe de l’eau sur le visage, va jusqu’à la cuisine où elle se verse un grand verre d’eau. Elle l’avale en contemplant la boule de terre dans l’évier.

Elle prend les médicaments prescrits et les jette dans le vide-ordures, rageusement.

Elle prélève un peu de terre de la boule, la malaxe un moment, l’observant suspicieusement avant de la répandre par petites touches sur ses jambes.

 Elle souffle longuement, tend ses jambes, étonnée. Elle s’étire voluptueusement, sourit, soulagée mais comme épuisée.

 Au bout d’un moment, elle se redresse précautionneusement, se campe un instant immobile.

 Puis elle va jusqu’à sa chambre en petits pas appliqués dans le couloir, comme si elle redécouvrait, ressentait à partir de ses pieds, de ses jambes, l’ensemble de son corps, reprenant sa marche ralentie du bord de l’eau.

Elle s’allonge sur son lit, épuisée, et s’endort presque aussitôt pressant dans sa main un peu de terre.

 

18. rêve de Jenny

 

Elle caresse d’une main boueuse les bras de Pierre.

Il lui pétrit les jambes avec de la terre.

Ils s’enterrent dans la boue, s’entraînant de plus en plus profondément dans un milieu liquide où nagent entre deux eaux quelques disques irréguliers, semblables à leurs taches.

Les disques irréguliers dessinent une sorte de ronde amicale autour des deux corps mêlés.

La sonnerie de l’entrée retentit, la réveillant subitement. Elle a le visage, le corps maculés de terre sombre.

 

19. Pallier – Jenny, Raymond – nuit

 

C’est la nuit. Raymond sonne sans discontinuer à la porte de Jenny. De sa main libre il la palpe, en caresse voluptueusement la surface.

Il oscille entre les menaces et la « tendresse concupiscente », les murmures et les cris.  Il est saoul.

Raymond :

Je t’aime Jenny, je t’aime… Allez Jenny, ouvre ! Je sais que t’es là ! J’ai besoin de toi…

 

 Il se plaque de tout son corps contre la porte, fait glisser les paumes de ses mains le long de la paroi. Brusquement il se met à tambouriner violemment.

 

Raymond :

Ouvre Jenny ! Ouvre…

 

Jenny ouvre précipitamment la porte. Elle pulvérise une bombe lacrymogène dans les yeux de Raymond qui se tord de douleur en hurlant.

Elle referme la porte à double tour.

 

Jenny :

Je veux plus te voir ! Plus jamais !

 

Raymond, pleurant puis hurlant :

Pourquoi tu me fais ça… Je t’aime, c’est fort, c’est trop fort… T’as pas le droit de me faire ça… Salope ! T’es à moi ! T’es à moi, tu vas m’ouvrir !…

 

Il donne des coups de pieds rageurs et tonitruants dans la porte, provoquant la réaction de quelques voisins.

 

Voisin (off) :

C’est pas fini ce bordel, oui !

 

Raymond :

Ta gueule ! C’est ma femme, ça te regarde pas connard…

 

Voisin (off) :

J’appelle les flics maintenant.

 

Raymond encore aveuglé descend les escaliers en titubant, en donnant des coups de pied dans les portes au hasard.

 

Raymond :

Je te préviens, je reviendrai ! Je reviendrai…

 

 

 

 

 

 

 

20. Jenny chez elle – chambre – nuit

 

 

Jenny (en peignoir) regarde par la fenêtre s’éloigner la silhouette de Raymond, toujours vociférant et titubant, donnant des coups de pied dans les poubelles en disparaissant.

Elle se caresse machinalement la cuisse, effleure ses taches irrégulières.

Elle observe une tache de plus près : elle palpite doucement.

Elle cherche dans son appartement, trouve une loupe, fixe à nouveau la tache : une petite silhouette s’y dessine vaguement, comme un petit bonhomme agitant ses bras dans le lointain.

Jenny répond machinalement à ces signes, avant de secouer la tête, incrédule.

Elle se redresse, la bouche tremblante, elle prend le téléphone.

 

21. Jenny, Pierre – rues, ville, campagne – nuit

 

Ils déambulent dans la ville, traversent des places désertes, des ruelles sombres.

On les voit d’abord de très loin, on entend leur conversation chuchotée, presque irréelle au début de la séquence.

 

Jenny :

Je voulais mourir, je voulais vraiment mourir…

 

Pierre :

Oui… moi aussi je voulais tellement mourir…

 

Jenny (dans un murmure presque inaudible) :

Je voulais pas te faire du mal comme ça…

 

 On les voit escalader la porte condamnée d’un jardin désert.

 Pierre aide Jenny à surmonter l’obstacle, il la soutient, lui prend la main.

Ils déambulent dans le jardin.

 

Jenny :

Et puis j’ai eu mal. J’ai eu mal comme une aiguille dans le ventre puis dans les jambes. Ça m’a fait sortir. Un réflexe…

 

Pierre :

Moi c’est pareil… J’avalais, je buvais l’eau sale pour me remplir d’autre chose. Devenir lourd d’autre chose. Je voulais me perdre… Et puis la douleur. Comme une vague. Je me suis retrouvé sur le rivage d’un coup, comme porté par la douleur…

 

Ils sont assis sur un banc dans le jardin, éclairés par la lumière blafarde d’un réverbère.

Elle dévoile sa cuisse, indiquant la tache la plus large.

 

Jenny :

Il y avait quelque chose qui faisait des signes…

 

Pierre s’agenouille, rapproche son visage de la peau de Jenny.

Elle lui caresse doucement les cheveux.

Il se retourne, la regarde dans les yeux en souriant.

 

Pierre :

Oui, c’est vivant… Moi aussi, tu sais… ça m’a surpris au début. Mais c’est pas méchant, ça me fait plus peur maintenant…

 

Il dénude son bras, le pose délicatement sur la cuisse de Jenny.

 

Pierre :

Regarde…

 

Une tache sur le bras de Pierre palpite lentement, se tord doucement.

La tache sur la cuisse de Jenny semble répondre, se déforme en direction de l’autre.

Les deux taches par un mouvement conjoint de Pierre et Jenny, entrent en contact. Elles semblent fusionner un instant.

Pierre et Jenny sont bouche bée, extatiques, souriant muettement en se contemplant. Ils s’embrassent lentement.

 

Un bruit de pétarade rompt brutalement leur commencement d’étreinte.

Ils s’arrachent l’un à l’autre avec douleur comme Raymond et deux ou trois comparses fondent sur eux en mobylette. Raymond et ses acolytes leur font face, s’immobilisent à quelques mètres à contre jour de la lumière pâle du réverbère. La fumée des engins se propage en nuages gris.

Les injures de Raymond et sa bande se mêlent indistinctement aux bruits des moteurs qu’ils font rugir.

 

Raymond :

Salope… Tu n’as pas le droit. Et lui il est mort. Et t’es morte aussi…

 

Voix 1 :

On va lui faire la peau à ce fumier…

 

Raymond :

On va te couper les couilles…

 

Voix 2 :

Et tu les mangeras salope !

 

Jenny et Pierre se tenant par la main courent. Ils traversent la pelouse, les arbres ordonnés du jardin, foulent les fleurs, sautent les petites barrières protégeant les plantations, parviennent au portillon qu’ils franchissent d’un bond, poursuivis plus lointainement par le hurlement des moteurs et des injures.

Ils parviennent à l’orée de la galerie commerciale déserte que Jenny empruntait après sa visite chez le médecin. Ils s’engouffrent dans un passages souterrain et débouchent sur une plateforme dallée de marbre aux monuments absurdes, ceinte de façades d’immeubles aveugles, de boutiques aux vitrines grillées.

Le grondement des moteurs se répercute le long des murs, semble envahir tout l’espace, fait vibrer les volets métalliques et les grilles des vitrines, se propage indistinctement,  de toute part.

Pierre et Jenny tentent d’ouvrir les vastes portes vitrées de quelques immeubles, appuyant au hasard sur les codes, les boutons des interphones sans réponse.

Un nouveau passage leur fait traverser un nouvel ilôt d’immeubles : ils parviennent ainsi toujours courant, hors d’haleine, presque exsangues en vue de la cité de Jenny. Les phares des mobylettes se dessinent le long des façades délabrées. Le vrombrissement des moteurs se fait plus proche. Pierre et Jenny observent terrorisés le ballet des phares sinueux découpant l’espace urbain. Ils reprennent un instant haleine toujours main dans la main. Ils se sourient puis courent à nouveau traversant une décharge se frayant un chemin jusqu’à l’orée de la forêt qu’ils rejoignent en passant par la trouée d’une clôture grillagée.

Tout est calme bientôt. Ils ne perçoivent plus que leur souffle. Ils ralentissent leur course, écoutent le silence. Ils marchent au hasard dans la forêt sauvage. Le bruit de la rivière envahit bientôt tout l’espace.

Ils sont au bord de la rivière et se tiennent toujours la main.

La nuit est silencieuse.

Ils s’allongent dans l’herbe en reprenant leurs souffles.

 

22. Jenny, Pierre – bord de la rivière – nuit

 

Ils ferment les yeux, épuisés, semblent s’endormir.

Ils sont tout dépenaillés après leur course.

La tache sur la cuisse de Jenny palpite et scintille et celle sur le bras de Pierre, la touchant presque, se tord doucement.

Ils entrouvrent l’une et l’autre leurs yeux et se regardent, comme surpris de se retrouver là. Ils se sourient, s’embrassent doucement.

Les taches couvrant leurs membres prennent de l’ampleur au fur et à mesure que leurs caresses se font plus pressantes.

Leurs corps semblent s’être pigmentés d’un brun noir mouvant, une substance visqueuse qui les colle l’un à l’autre sans entraver leurs mouvements, sans gêner leurs baisers. Ils semblent clignoter dans l’obscurité. Aux sons de leurs baisers répond celui des taches fusionnant. Bruits humides et clapotant.

 

23. Raymond, Pierre, Jenny, l’être hybride – bord de la rivière – nuit

 

Des pas font craquer quelques menus branchages dans la forêt voisine.

A travers les troncs moussus, les herbes hautes, les corps mêlés de Pierre et Jenny apparaissent par intermittence.

Raymond surgit, ruisselant de sueur, l’œil injecté de sang, la respiration rauque, un lourd bâton à la main.

Il se dirige lentement vers le couple.

Il abat son bâton plusieurs fois, avec acharnement.

Les deux corps enchevêtrés s’immobilisent.

Raymond continue de taper aveuglément sur les corps luisants.

On ne distingue plus à présent Jenny ou Pierre. Ils sont défigurés par les coups, une vraie bouillie, mais qui ne saigne pas, curieusement : la substance qui les recouvrait semble avoir gonflé, les avoir enveloppé comme un cocon.

Elle se transforme, se réunit au-dessus du couple qui retrouve son état initial, comme une silhouette, une ombre vaguement humaine, asexuée.

Elle se redresse, fait face à Raymond qui la fixe incrédule, s’arrêtant de taper.

La forme l’enserre dans ses bras sombres, l’enveloppe, la fait disparaître en son sein.

Toujours chargée de son fardeau humain à présent invisible, elle pénètre dans les eaux lugubres qui se referment silencieusement.

 

24. Pierre, Jenny – bord de la rivière – jour

 

Les doigts de Pierre caressent délicatement la joue de Jenny.

Ils ouvrent en même temps les yeux et se sourient, s’embrassent délicatement.

Ils se rhabillent très naturellement, récupérant leurs vêtements épars.

Leur peau est lisse, dépourvue de toutes traces passées et sans meurtrissures.

Ils se lèvent en même temps, toujours souriants, se prennent la main, s’éloignent.

Leurs mains se serrent l’une l’autre davantage.

Au sein de leurs deux paumes se joignant, on perçoit deux taches palpitantes s’unissant lentement.

 

 

FIN